jeudi 14 juillet 2011

Le lion de saint Jérôme

A la Madeleine,
La noix est pleine.

Frère Jérôme était loin d’être un saint quand il fut envoyé en Syrie, dans le désert de Calchis, avec pour mission d’enseigner les textes saints aux moines d’une petite congrégation. C’était une pénitence destinée à réformer un caractère impétueux que ni les prières ni les macération ne parvenaient à dompter. La patience, vous l’aurez compris,  n’était pas sa vertu cardinale. Et pourtant il lui en fallait pour inculquer un minimum de savoir à de braves frères au cœur plus grand que l’esprit : une demi-douzaine de gentils benêts admiratifs et dévoués à ce lettré venu leur administrer la parole divine.
A la nuit tombée, autour d’un brasero protégé des vents du désert par une ceinture de fagots montés en muret, Jérôme traduisait en mots simples les textes latins auxquels les moines, il en était certain, n’avaient pas compris grand-chose ; et ils écoutaient ses paroles, ravis.
Un soir, à l’heure où les étoiles percent le ciel,  violet encore des derniers feux du couchant, la flamme montait, claire et droite et les moines, mains jointes et têtes baissées, s’abandonnaient à la voix grave qui racontait de si belles histoires, quand, venant des herbes sèches et des broussailles qui marquaient la limite du désert, un bruit inconnu  leur fit dresser l’oreille et la tête ; quelque chose de lourd et d’énorme se dirigeait vers eux. Un de moines tendait un doigt tremblant vers les ténèbres, les autres étaient figés de terreur. Jérôme  tourna la tête : éclairés par les flammes, deux yeux oranges auréolés d’une crinière flamboyante s’avançaient vers eux. Un lion, un grand lion du désert, terrible, majestueux, redoutable, mais à la démarche incertaine.
Les moines s’étaient levés et, ramassant leur froc à deux mains, couraient comme des fourmis affolées vers l’abri de l’ermitage.  Jérôme, sourcils froncés et voix tonnante, les rappela au calme. Ils l’aimaient, avaient en lui une totale confiance, mais plus encore ils craignaient ses colères. Le cœur, battant, tremblants de crainte, ils se groupèrent autour de lui. La lune était pleine et éclairait l’arène de sable où le lion pénétra. Certes il était imposant, mais  de plus près on voyait bien que sa crinière était emmêlée de ronces et de feuilles mortes ; il portait la tête basse et boitait très bas.
Jérôme qui à aucun moment n’avait montré le moindre signe de frayeur, dit sévèrement  à ses frères :
-« Que craignez-vous ? Allez-vous fuir devant un animal blessé ?
Le moines relevèrent le capuchon dont ils s’étaient voilé les yeux : frère Jérôme avait une fois de plus raison. Ce lion boitait et ne manifestait aucun signe d’hostilité. Pourtant il continuait à approcher et, nerveusement, ils firent des signes de croix. La grosse bête se coucha aux pieds de Jérôme et, le regardant intensément, tendit vers lui sa patte blessée. Le moine s’accroupit et l’examina : une longue épine s’était fichée dans les coussinets et la blessure commençait à s’infecter. Il ordonna qu’on aille lui chercher de l’eau, des bandages et sa boîte à onguents. Et tandis que les moines, contents de quitter le voisinage du gros animal couraient au monastère,  Jérôme, avec une douceur, une patience qui étaient  peu dans ses manières, retirait délicatement l’épine. Puis il nettoya la plaie,  la frotta d’une pommade de sa composition et pansa la grosse patte.
-« Ce lion est fatigué, dit-il au frère qui était resté avec lui. Allons lui préparer une litière où il pourra reprendre des forces. »
Le moine, peu soucieux de voir le lion de nouveau fringant, mais soumis à son supérieur, étendit de la paille devant la cellule de Jérôme, puis, priant pour leur salut à tous s’en fut dormir.
Le lendemain et les jours suivants, comme un chien gigantesque et docile, le lion mit ses pas dans ceux de son infirmier. Il devint évident que son intention était de s’établir dans la communauté. Un soir après la prière, Jérôme regarda au fond des yeux ce nouveau catéchumène et lui dit :
-« Reste avec nous si tu veux, mais saches que l’oisiveté déplaît à Dieu. Aussi devras-tu prendre ta part de nos tâches.
Il réfléchit un moment puis ajouta :
-«  Il est vrai que tu ne sais pas faire grand-chose… Mais tu es grand et fort, tu inspires la terreur, aussi je t’institue le garde du corps de notre petite ânesse. Elle va chaque jour en grand péril ramasser le bois dont nous avons besoin ; tu l’accompagneras et tu la défendras en cas de danger.
Heureux d’être officiellement intégré à la communauté, le lion accepta la mission et l’on put voir chaque jour au lever du soleil, l’étonnant spectacle d’un petit âne trottinant aux côtés d’un grand fauve. Ils revenaient le soir, d’un pas plus calme, l’ânesse portant sa charge et les deux animaux devisant joyeusement.
L’été arriva et avec lui les journées les plus chaudes ; la congrégation avait moins besoin de bois ; les bâtées plus légères prenaient moins de temps à ramasser. L’âne et le lion expédiaient leur travail à la fraîche et avaient ainsi le reste du temps pour muser. Un après-midi,  le lion faisait la sieste à l’ombre de succulents buissons dont se régalait sa compagne. On n’entendait d’autre bruit que le bourdonnement des mouches,  celui des mandibules de l’ânesse et le ronflement paisible du lion caché sous les feuilles.
Une caravane de marchands d’huile serpentait à travers les dunes. Voyant une ânesse solitaire, ils eurent vite fait de décider qu’elle était abandonnée et de se l’approprier, n’oubliant ni son harnais ni sa charge de fagots.
Le lion à son réveil chercha partout sa compagne, fit le tour des buissons, poussa le doux rugissement avec lequel il avait coutume de l’appeler. Comme elle ne répondait pas et demeurait invisible, il rugit de plus en plus fort, courut de plus en plus vite et en tous sens sans trouver la moindre trace de la disparue. Jusqu’à la nuit, il arpenta les environs sans relâche et c’est le cœur brisé qu’il dut se résoudre à abandonner sa quête.
Pendant ce temps à l’ermitage, les moines accomplissaient leurs tâches du soir dans le noir le plus complet : ils n’avaient plus d’huile pour leurs lampes et ils attendaient le retour des deux compères pour allumer le feu de camp.
Le lion se sentait trop triste et trop coupable pour rentrer seul et prendre sa place habituelle ; il s’en fut trouver refuge dans les herbes hautes, celles d’où il était sorti quand il était venu se faire soigner par Jérôme. Tapi derrière les buissons, il vit arriver le moine, éclairé d’une simple chandelle.  Il venait comme chaque soir raconter la Bible  à ses frères. Mais sans le feu qui les réconfortait, inquiets de l’absence de leurs animaux familiers, les moines n’arrivaient pas à fixer leur attention. Sans cesse ils tournaient la tête en direction du désert espérant les voir apparaître. Enfin, tête basse et à pas lents, le lion sortit de sa cachette et vint ramper devant son ami. Ne voyant pas l’ânesse à ses côtés, les moines qui n’avaient jamais fait totalement confiance au grand fauve murmurèrent et frère Anselme, qui depuis toujours était chargé de l’entretien de l’ânesse et qui l’aimait tendrement, montra du doigt l’animal et cria dans un sanglot :
-«  Dieu du ciel ! Il l’a dévorée !!!
Frère Grégoire, qui plus que les autres craignait le lion proféra :
-«  Je vous avais prévenu, cette bête ne pouvait pas…
Jérôme, une fois de plus fronça les sourcils, leva les mains et sans lui laisser finir sa phrase, imposa silence à Grégoire :
-« Ce lion, jusqu’à preuve du contraire a toujours été notre ami. Seul Dieu peut juger de sa conduite ; nous n’avons pas à prendre sa place. Attendons demain et le jour nous montrera quel malheur nous a frappés !
Puis, d’un ton sans réplique, il souhaita le bonsoir à l’assemblée et dit au lion d’aller dormir à sa place habituelle.
Le soleil se leva, implacable et brillant dans un ciel d’azur métallique ; de long en large et jusqu’aux frontières du pays, les moines, taches noires sur le sable brûlant, indifférents à la chaleur torride, cherchaient leur ânesse.
A la nuit tombée, ils ne purent que hocher tristement la tête. Cependant, ni le chagrin ni la fatigue ne leur avaient coupé l’appétit et c’est d’un mâchoire décidée, qu’ils attaquèrent un repas frugal mais qu’ils estimaient mérité. Bien plus mérité que celui que Jérôme servait à son lion, ce qu’ils ne manquèrent pas d’exprimer avec rancœur. A cause du lion, l’ânesse était perdue ; il aurait fallu le punir ! Le regard noir de Jérôme les empêcha de poursuivre :
« Mais regardez-le, il est plus tristes que vous autres qui mangez de si bon appétit ! Il dépérit  et ne touche plus à sa nourriture…Mais, et il s’adressa au lion, ce n’est pas une raison pour ne rien faire. Tu as laissé partir notre servante ; tu dois prendre sa place. C’est donc toi désormais, qui iras chercher le bois de notre feu. »
Et dès le lendemain, les hôtes du désert, purent admirer le Roi des Animaux, la tête passée dans un harnais et un bât sur le dos, s’en aller dignement ramasser des fagots.

L’hiver approchait et le vent du désert de plus en plus cinglant faisait grelotter la congrégation.  Les moines pour se chauffer, utilisaient tant de bois qu’il y en avait de moins en moins à ramasser, aussi le lion devait-il s’aventurer de plus en plus loin, ce qui le faisait rentrer de plus en plus tard. Un soir, à la nuit tombée, il entendit des sonnailles. Qui pouvait donc à cette heure, s’aventurer dans ces solitudes ? Il escalada une dune pour mieux voir : dans le clair de lune, une caravane s’avançait en désordre : des chameaux étiques à la bosse ramollie, des chariots mal arrimés, des hommes en guenille et précédent la triste procession, chargée de fagots, autour du cou un licol bleu usé, mais dont il n’avait pas besoin pour reconnaître son amie perdue, l’ânesse, sa chère petite ânesse. Débarrassé en quelques secousses de sa charge et de son harnais, rugissant à la fois de fureur et de joie, le lion en un éclair, fondit sur la caravane. Hommes et animaux terrifiés s’éparpillaient en tous sens, d’autres à genoux,  la face dans le sable, attendaient une mort qu’ils ne pouvaient éviter. Le lion n’avait nulle intention meurtrière ; tel un chien de berger, il décrivait des cercles,  gueule béante, montrant les crocs rugissant au nez de qui tentait d’en sortir. Il mit ainsi son monde sur la piste qui menait au monastère et que l’ânesse avait su reconnaître. Elle prit la tête de la troupe et, le lion fermait la marche. Voilà ce qu’au clair de lune vit frère Anselme qui était sorti, se demandant ce qu’avait le lion pour faire tant de tapage. Un par un les moines apparurent et enfin Jérôme, sourcils froncés qui, d’un œil sombre, toisa les caravaniers. Il se mordait la langue pour ne pas se laisser aller aux écarts de langage prêts à sortir de sa bouche. Les voleurs terrifiés par le lion avaient maintenant affaire au moine qui leur semblait non moins redoutable.
Enfin l’un d’eux osa parler et demander pardon. –«  Disparaissez, tonna Jérôme !
-« Mais il fait nuit, plaida l’homme, laissez nous nous reposer et demain nous serons partis.
-«  Vous ne craignez pas Dieu quand vous volez une bête innocente… il vous protégera !
-« Frère, je vous en prie… pardonnez-nous ! Tenez, comme amende, nous vous donnerons cinq litres de notre huile à chacun de nos passages !
Les moines qui avaient tant besoin d’huile étaient près d’accepter, mais Jérôme gronda :
-« Ce serait trop facile ! Laissons Dieu vous juger… allez, disparaissez, et que la nuit vous avale !
La lune avait disparu ; lentement, la caravane s’évanouit dans l’obscurité.
Une chandelle éclairait Jérôme ; les moines gardaient le silence. Enfin frère Grégoire, enroulant timidement sa ceinture de corde autour de ses doigts, osa aborder son irascible supérieur :
-«  Nous sommes des hommes de Dieu,  Frère Jérôme. Que faites-vous du pardon que vous nous enseignez ?
Jérôme ferma les yeux, soupira, puis dit  à frère Anselme de courir après la caravane. Elle n’était pas allée bien loin.
-«  Dormez ici, grommela le moine, bourru, mais… n’oubliez pas votre promesse : cinq litres d’huile à chaque fois que vous passez par ici !
Et les voleurs ont tenu parole. Plus jamais la congrégation n’a manqué d’huile. Leurs lampes ont brillé, autant que leurs feux, entretenus par les fagots de la petite ânesse. Le lion lui, garde un œil ouvert même en dormant ; le soir, il écoute Jérôme raconter les belles histoires de la Bible, et l’on dit qu’il est désormais aussi savant que son maître est patient






1 commentaire:

manouche a dit…

Quel conte délicieux ,il récèle toutes les peurs, les faiblesses humaines et la leçon de générosité...

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