jeudi 28 juillet 2011

Comment naît un conte

Voilà déja quelques années, je traversais le Manitoba, dans le nord du Canada, en compagnie de William Muakos et John Rains qui sont tous deux des indiens crees d'un certain âge. Nous allions rendre visite à l'ermite Maskunow qui vivait retiré, depuis plus de dix ans déjà. Il aimait, disait-on, recevoir des visites, même si celles-ci étaient rares, car seules quelques personnes avaient porte ouverte chez lui.

Alors que nous traversions un grand champ de neige, entre deux bois, nous découvrîmes soudain un spectacle d'horreur: là, à nos pieds, dans une enchevêtrement d'os, de plumes noires et de sang, gisaient des corbeaux; ahuri, j'en dénombrai une dizaine.
Les corbeaux étaient morts, bien entendu; pourtant une sorte de vie semblait encore animer le groupe. Comme dans une danse macabre, le vol des corbeaux semblait dériver doucement à travers le champ de neige. Les vents du soir viendraient finalement les disperser.
Je ne sais pourquoi nous restâmes là si longtemps. En d'autres temps la découverte d'une carcasse d'animal, d'empreintes ou de poils de fourrure n'aurait suscité que quelques hochements de tête silencieux et entendus, ou tout au plus une brève discussion sur ce que de tels signes impliquent pour la chasse. Puis les marcheurs se seraient remis en route. Mais cette fois nous contemplâmes le spectacle un long moment, comme si ces plumes, ce sang, ce os allaient soudain se réajuster et reconstituer des corbeaux...
Ce carnage était si mystérieux que seuls les corbeaux eux-mêmes - ou quiconque avait causé leur mort -, semblait pouvoir nous expliquer ce qui s'était vraiment passé là.
Quand les carcasses furent recouvertes par la neige fraîche, nous nous installâmes enfin pour la nuit. On parla beaucoup des corbeaux ce soir là. A un certain moment, John Rains dit quelque chose de surprenant: " Une histoire passera pas là, elle trouvera ces corbeaux et plus tard elle nous racontera ce qui leur est vraiment arrivé."
Pour les Crees, en effet, les histoires sont des êtres vivants. On pourrait écrire la biographie d'une histoire cree - ce qui constituerait sans doute une histoire en soi - comme on écrirait l'évolution dans le temps d'une espèce animale.
Que font les histoires quand elles ne sont pas racontées? Vivent-elles dans les villages? Certains Crees l'affirment. Se racontent-elles les unes aux autres? Certains le disent aussi. Certaines histoires se promènent de par le monde, à la recherche de certains épisodes qu'elles pourraient s'adjoindre à elles-mêmes. On comprend dès lors que John Rains ait pu penser qu'une histoire finirait par trouver ces corbeaux déchiquetés et qu'elle s'adjoindrait cet épisode. plus tard cette histoire trouverait un Cree, vi vrait quelque temps dans sa mémoire, en attendant d'être racontée au monde.
Les histoires sont pleines d'enseignements dont les Crees ont absolument besoin pour pouvoir vivre dans leur environnement. Une véritable symbiose existe entre le conteur, l'histoire et l'auditeur. si une histoire est racontée comme il faut elle fournira, en plus d'une agréable distraction, toute une série de précieuses informations.   
 Howard A. NORMAN  - L'os à voeux-

1 commentaire:

FRANKIE PAIN a dit…

merci de ce document précieux je vais le lire je viens de te le copier bisous

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