mercredi 23 mars 2011

LA MERCIERE

S’il pleut à la Saint-Benoît,
Il pleuvra 37 jours plus 3.




La mercière-


Entre la luxueuse avenue Montaigne et le prestigieux faubourg Saint-Honoré, tournent autour du rond point des Champs-Elysées  de nombreuses petites rues que l’on parcourt  en voiture, sans vraiment les considérer, avec l’obsession fébrile d’y trouver une place pour stationner.
Il existait naguère dans ces rues méconnues, une foule de petits commerces et artisanats ignorés de ceux qui fréquentent les « grandes maisons », mais bien connus de ceux qui y travaillent.
Ainsi, rue de Ponthieu, dans une échoppe tenant du couloir biscornu plus que du magasin, Madame Jules fumait sa pipe. Etait-ce son nom ou bien un sobriquet que lui avaient valu sa voix de rogomme et son inamovible bouffarde ? Peu importe. Madame Jules était mercière.
Ses clients portaient les plus grands noms de la mode mais on ne les y voyait jamais. Leurs émissaires étaient des gamines nouvellement arrivées de province ou de banlieue, toutes imbues de ce grand nom qu’elles représentaient et qui les intimidait encore. Elles venaient là, envoyées au « réassort » par Mme Agnès, flouteuse chez Dior, Mr Jean, tailleur chez Saint-Laurent ou Mme Nicole, modiste chez Cardin. Avec à la main un échantillon d’étoffe, elles devaient dénicher le fil ou le grosgrain dont la couleur « collerait » exactement. La crainte de l’erreur, souvent paralysait leur choix. Le boyau qui servait d’échoppe à Mme Jules était mal éclairé et la rue de Ponthieu assez peu lumineuse quand on allait « voir au jour ». Les commentaires de la « première », voire de tout l’atelier pouvaient être cinglants en cas d’erreur. Trop d’erreurs accumulées risquaient de chasser la novice loin de ces paradis où elles rêvaient de passer les épingles lors de l’essayage d’une célébrité.
Mais l’œil de Mme Jules derrière ses grosses lunettes et en dépit de la pénombre qui régnait dans son antre, était infaillible. Et si son conseil était peu amène – l’arpette se faisait souvent traiter de gourde ou d’empotée-, il était toujours judicieux.
Au retour dans l’atelier, il était vain pour la gamine d’espérer des éloges ; elle n’avait fait que « son boulot ». On ne félicitait jamais une apprentie ; sa seule récompense était de se voir enfin confier un travail un peu délicat, avec l’angoisse recommencée d’être ou ne pas être à la hauteur du « nom » auquel elle consacrait ses journées.

1 commentaire:

laurent a dit…

J'aime bien les histoires de petite main

Amis conteuses et conteurs, vous allez sans doute me dire que j'enfonce une porte ouverte, mais bon, pour moi c'était nouveau. J...