lundi 1 novembre 2010

Tristesse d'Olympio





Que peu de temps suffit pour changer toutes choses!
Nature au front serein comme vous oubliez!
Et comme vous brisez dans vos métamorphoses
Les fils mystérieux où nos coeurs sont liés.
Nos chambres de feuillages en halliers sont changées!
L'arbre où fut notre chiffre est mort ou renversé;
Nos roses dans l'enclos ont été ravagées
Par les petits enfants qui sautent le fossé...
La borne du chemin, qui vit des jours sans nombre,
où jadis pour m'attendre elle aimait à s'asseoir,
S'est usée en heurtant, lorsque la route est sombre,
Les grands chars gémissants qui reviennent le soir.
La forêt ici manque et là s'est agrandie.
De tout ce qui fut nous presque rien n'est vivant;
Et, comme un tas de cendre éteinte et refroidie,
L'amas des souvenirs se disperse à tout vent!...
D'autres vont maintenant passer où nous passâmes.
Nous y sommes venus, d'autres vont y venir;
Et le songe qu'avaient ébauché nos deux âmes,
Ils le continueront sans pouvoir le finir...
D'autres auront nos champs, nos sentiers, nos retraites;
Ton bois, ma bien-aimée, est à des inconnus.
D'autres femmes viendront, baigneuses indiscrètes,
Troubler le flot sacré qu'ont touché tes pieds nus.
Quoi donc! c'est vainement qu'ici nous nous aimâmes!
Rien ne nous restera de ces coteaux fleuris
où nous fondions notre être en y mêlant nos flammes!
L'impassible nature a déjà tout repris.
Oh! dites-moi, ravins, frais ruisseaux, treilles mûres,
Rameaux chargés de nids, grottes, forêts, buissons,
Est-ce que vous ferez pour d'autres vos murmures?
Est-ce que vous direz à d'autres vos chansons?
Répondez, vallon pur, répondez, solitude,
O nature abritée en ce désert si beau,
Lorsque nous dormirons tous deux dans l'attitude
Que donne aux morts pensifs la forme du tombeau,
Est-ce que vous serez à ce point insensible
De nous savoir couchés, morts avec nos amours,
Et de continuer votre fête paisible,
Et de toujours sourire et de chanter toujours?...
Dieu nous prête un moment les prés et les fontaines,
Les grands bois frissonnants, les rocs profonds et sourds,
Et les cieux azurés et les lacs et les plaines,
Pour y mettre nos coeurs, nos rêves, nos amours;
Puis il nous les retire. Il souffle notre flamme;
Il plonge dans la nuit l'antre où nous rayonnons;
Il dit à la vallée où s'imprima notre âme
D'effacer notre trace et d'oublier nos noms.
Eh bien! oubliez-nous, maison, jardin, ombrages!
Herbe, use notre seuil! ronce, cache nos pas!
Chantez, oiseaux! ruisseaux, coulez! croissez feuillages!
Ceux que vous oubliez ne vous oublieront pas.

HUGO




2 commentaires:

DIDIER CLAVIEN a dit…

C'est beau l'élan en pas de deux, qui forme un être enflammé. Et puis les autres s'enflamment et les pas multiplient les êtres et rien n'oublie rien. Hugo me semble un peu jaloux des viennent après et s'en libère en édifiant son propre souvenir des lieux. Moi, je ne vous oublierai pas...
Un si grand homme qui se sent si petit devant une si grande mémoire qu'est, le lieu.

Merci pour ce très beau passage. Je l'adore

manouche a dit…

la nature nous est prêtée un court instant,remercions tous ceux qui en ont joui avant nous de nous l'avoir laissée...

Amis conteuses et conteurs, vous allez sans doute me dire que j'enfonce une porte ouverte, mais bon, pour moi c'était nouveau. J...