jeudi 22 avril 2010

VERA - Villiers de L'Isle- Adam

C’était à la tombée d’un soir d’automne, en ces dernières années, à Paris. Vers le sombre faubourg Saint-Germain, des voitures, allumées déjà, roulaient, attardées, après l’heure du Bois. L’une d’elles s’arrêta devant le portail d’un vaste hôtel seigneurial, entouré de jardins séculaires…. Les lourds battants s’écartèrent. Un homme de trente-cinq ans, en deuil, au visage mortellement pâle, descendit. Sur le perron, de taciturnes serviteurs élevaient des flambeaux. Sans les voir, il gravit les marches et entra. C’était le comte d’Athol.
Chancelant, il monta les blancs escaliers qui conduisaient à cette chambre où, le matin même, il avait couché dans un cercueil de velours et enveloppé de violettes, en des flots de baptiste, sa dame de volupté, sa pâlissante épousée, Véra, son désespoir.
En haut, la douce porte tourna sur le tapis ; il souleva la tenture.
Tous les objets étaient à la place où la comtesse les avait laissés la veille. La Mort, subite, avait foudroyé. La nuit dernière, sa bien-aimée s’était évanouie en des joies si profondes, s’était perdue en de si exquises étreintes, que son cœur, brisé de délices, avait défailli ; ses lèvres s’étaient brusquement mouillées d’une pourpre mortelle. A peine avait-elle eu le temps de donner à son époux un baiser d’adieu, en souriant, sans une parole : puis ses longs cils, comme des voiles de deuil, s’étaient abaissés sur la belle nuit de ses yeux .
La journée sans nom était passée.
Vers midi, le comte d’Athol, après l’affreuse cérémonie du caveau familial, avait congédié au cimetière la noire escorte. Puis, se renfermant, seul, avec l’ensevelie, entre les quatre murs de marbre, il avait tiré sur lui la porte de fer du mausolée. – De l’encens brûlait sur un trépied, devant le cercueil : une couronne lumineuse de lampes, au chevet de la jeune défunte, l’étoilait.
Lui, debout, songeur, avec l’unique sentiment d’une tendresse sans espérance, était demeuré là, tout le jour. Sur les six heures, au crépuscule, il était sorti du lieu sacré. En refermant le sépulcre, il avait arraché de la serrure la clef d’argent, et, se haussant sur la dernière marche du seuil, il l’avait jetée doucement dans l’intérieur du tombeau. Il l’avait lancée sur les dalles intérieures, par le trèfle qui surmontait le portail. – Pourquoi ceci ?… A coup sûr d’après quelque résolution mystérieuse de ne plus revenir.
Et maintenant il revoyait la chambre veuve.
La croisée, sous les vastes draperies de cachemire mauve brodé d’or, était ouverte : un dernier rayon du soir illuminait, dans un cadre de bois ancien, le grand portrait de la trépassée. Le comte regarda, autour de lui, la robe jetée, la veille, sur un fauteuil ; sur la cheminée, les bijoux, le collier de perles, l’éventail à demi fermé, les lourds flacons de parfum qu’Elle ne respirerait plus. Sur le lit d’ébène aux colonnes tordues, resté défait, auprès de l’oreiller où  la place de la tête adorée et divine était visible encore au milieu des dentelles, il aperçut le mouchoir rougi de gouttes de sang où sa jeune âme avait battu de l’aile un instant ; le piano ouvert, supportant une mélodie inachevée à jamais ; les fleurs indiennes cueillies par elle, dans la serre, et qui se mouraient dans de vieux vases de Saxe ; et, au pied du lit, sur une fourrure noire, les petites mules de velours oriental, sur lesquelles une devise rieuse de Véra brillait, brodée en perles : Qui verra Véra l’aimera. Les pieds nus de la bien-aimée y jouaient hier matin, baisés, à chaque pas, par le duvet des cygnes ! – Et là, là, dans l’ombre, la pendule, dont il avait brisé le ressort pour qu’elle ne sonnât plus d’autre heures.
Ainsi elle était partie !… donc !…Vivre maintenant ? – Pour quoi faire ?… c’était impossible, absurde.
Et le comte s’abîmait en des pensées inconnues.
Il songeait à toute l’existence passée. – Six mois s’étaient écoulés depuis ce mariage. N’était-ce pas à l’étranger, au bal d’une ambassade qu’il l’avait vue pour la première fois ?… Oui. Cet instant ressuscitait devant se yeux très distinct. Elle lui apparaissait là, radieuse. Ce soir-là leurs regards s’étaient rencontrés. Ils s’étaient reconnus, intimement, de pareille nature, et devant s’aimer à jamais.
Les propos décevants, les sourires qui observent, les insinuations, toutes les difficultés que suscite le monde pour retarder l’inévitable félicité de ceux qui s’appartiennent, s’étaient évanouis devant la tranquille certitude qu’ils eurent, à l’instant même, l’un de l’autre.
Véra, lassée des fadeurs cérémonieuse de son entourage, était venue vers lui dès la première circonstance contrariante, simplifiant ainsi, les démarches banales où se perd le précieux temps de la vie.
Oh ! comme, aux premières paroles, les vaines appréciations des indifférents à leur égard leur semblèrent une volée d’oiseaux de nuit rentrant dans les ténèbres ! Quel sourire ils échangèrent ! Quel ineffable embrassement !
Cependant leur nature était des plus étranges en vérité ! – C’étaient deux êtres doués de sens merveilleux, mais exclusivement terrestres. Les sensations se prolongeaient en eux avec une intensité inquiétante. Ils s’y oubliaient eux-même à force de les éprouver. Par contre, certaines idées, celle de l’âme, par exemple, de l’Infini, de Dieu même, étaient comme voilées à leur entendement. La foi d’un grand nombre de vivants aux choses surnaturelles n’était pour eux qu’un sujet de vagues étonnements :lettre close dont ils ne se préoccupaient pas, n’ayant pas qualité pour condamner ou justifier. – Aussi, reconnaissant bien que le monde leur était étranger, ils s’étaient isolés, aussitôt leur union, dans ce vieux et sombre hôtel, où l’épaisseur des jardins amortissait les bruits du dehors.
            Là, … ils épuisèrent la violence des désirs, les frémissements et les tendresses éperdues. … En eux, l’esprit pénétrait si bien le corps, que leurs formes leur semblaient intellectuelles, et que les baisers, mailles brûlantes, les enchaînaient dans une fusion idéale. Long éblouissement ! tout à coup, le charme se rompait ; l’accident terrible les désunissait ; leurs bras s’étaient désenlacés. Quelle ombre lui avait pris sa chère morte ? Morte ! non. Est-ce que l’âme des violoncelles est emportée dans le cri d’une corde qui se brise ?
Les heures passèrent.
Il regardait, par la croisée, la nuit qui s’avançait dans les cieux …. elle lui semblait une reine marchant, avec mélancolie, dans l’exil, et l’agrafe de diamant de sa tunique de deuil, Vénus, seule, brillait, au-dessus des arbres, perdue au fond de l’azur.
-C’est Véra, pensa-t-il.
A ce nom, prononcé tout bas, il tressaillit en homme qui s’éveille ; puis, se dressant, regarda autour de lui.
Les objets, dans la chambre, étaient maintenant éclairés par une lueur jusqu’alors imprécise, celle d’une veilleuse, bleuissant les ténèbres, et que la nuit, montée au firmament, faisait apparaître ici comme une autre étoile. C’était la veilleuse, aux senteurs d’encens, d’une iconostase, reliquaire familial de Véra. Le triptyque, d’un vieux bois précieux, était suspendu… entre la glace et le tableau. Un reflet des ors de l’intérieur tombait, vacillant, sur le collier, parmi les joyaux de la cheminée. Le plein-nimbe de la Madone en habits de ciel brillait, rosacé de la croix byzantine dont les fins et rouges linéaments, fondus dans le reflet, ombraient d’une teinte de sang l’orient ainsi allumé des perles…
            … Le comte, à cette vue, touché de rappels douloureux jusqu’au plus secret de l’âme, se dressa, souffla vite le lueur sainte, et, à tâtons, dans l’ombre, étendant la main vers une torsade, sonna.
            Un serviteur parut : c’était un vieillard vêtu de noir ; il tenait une lampe, qu’il posa devant le portrait de la comtesse. Lorsqu’il se retourna, ce fut avec un frisson de superstitieuse terreur qu’il vit son maître debout et souriant comme si rien ne se fût passé.
- Raymond dit tranquillement le comte, ce soir, nous sommes accablés de fatigue, la comtesse et moi ;tu serviras le souper vers dix heures. – A propos, nous avons résolu de nous isoler davantage, ici, dès demain. Aucun de mes serviteurs, hors toi, ne doit passer la nuit dans l’hôtel. Tu leur remettras les gages de trois années, et qu’ils se retirent. – puis, tu fermeras la barre du portail ; tu allumeras les flambeaux en bas, dans la salle à manger ; tu nous suffiras. - Nous ne recevrons personne à l’avenir.
Le vieillard tremblait et le regardait attentivement.
Le comte alluma un cigare et descendit aux jardins.



4 commentaires:

manouche a dit…

méli-mélo,on n'écrit plus comme cela les passions enflammées et les décors d'hôtel Drouot!Je n'ai pas dû enfiler mes lunettes roses "d'atoll"...les mules de Véra me pardonneront!

almanachronique a dit…

Oh, Manouche! Tu n'es pas sensible à la poésie de cette nouvelle?
Rien que pour cette phrase: "Est-ce que l'âme des violoncelles est emportée dans le cri d'une corde qui se brise?", elle vaut la peine d'être lue.
Il est vrai que romantique flirte avec mélo... je suis dans une phase romantique et... je ne déteste pas le mélo...
Attends-toi au pire, Manouche!!!!
P.

anne des ocreries a dit…

Il écrit vavhement bien, mais il a le don de me foutre les jetons ; c'est pour ça que je l'évite.

almanachronique a dit…

A moi aussi, il fout les jetons mais
C'est pour ça que je l'aime.... "Malvina"!
Je suis perverse...ah!ah!ah!
P.

Amis conteuses et conteurs, vous allez sans doute me dire que j'enfonce une porte ouverte, mais bon, pour moi c'était nouveau. J...