samedi 17 avril 2010

Une SOURIS – Fredric BROWN-



Le hasard faisait que Bill Wheeler regardait par la fenêtre de son appartement de célibataire, au cinquième étage à l’angle de la 83e rue et de Central Park West, au moment où se posa l’astronef venu de Quelquepart.
L’astronef descendit en planant doucement et se posa dans Central Park sur le gazon qui sépare le monument Simon Bolivar de l’allée, à moins de cent mètres de la fenêtre de Bill Wheeler. La main de Bill Wheeler s’immobilisa dans le poil soyeux du chat siamois couché sur l’appui de la fenêtre, et qu’il avait été en train de caresser :
« Qu‘ est-ce que c’est, Beautiful? demanda-t-il au chat »
Mais le chat ne répondit rien. Il cessa pourtant de ronronner quand Bill cessa de le caresser. Il avait sans doute senti quelque chose qui changeait en Bill, dont les doigts étaient peut-être devenus plus durs. Ou peut-être est-ce une manifestation de l’instinct des chats, toujours sensibles aux changements d’humeur. Quoi qu’il en soit, le chat se roula sur le dos et dit, d’une voix plaintive :
« Miaou ! »
Pour une  fois, Bill ne répondit rien à son chat. Il était trop occupé par la chose incroyable qui s’était posée sous ses yeux, dans le gazon.
L’objet était en forme de cigare, long d’un peu plus d'un mètre, d’un diamètre de 60 cm environ à l’endroit le plus renflé. A ne considérer que la taille  de l’objet, celui-ci aurait très bien pu être un modèle réduit de dirigeable, un gros jouet. Mais pas un instant la chose n’avait évoqué un jouet, pour Bill— pas même quand il l’avait aperçue en l’air, à hauteur de son cinquième étage.
Quelque chose dans cet objet, au plus distrait coup d’œil, était étranger. Rien de définissable, mais c’était comme ça. De toute façon, terrestre ou extra-terrestre, l’objet avait tenu en l’air de façon inexplicable pas d’ailes, pas d’hélices, pas de tubes de réacteurs, rien. Et visiblement l’objet était métallique et plus lourd que l’air.
Mais il était descendu en planant comme une feuille morte jusqu’à une vingtaine de centimètres de l’herbe; puis il s’était immobilisé et soudain, d’une de ses extré­mités (les deux étaient tellement identiques qu’il était impossible de reconnaître l’arrière de l’avant) était sortie une flamme aveuglante. La flamme avait été accompagnée d’un sifflement, et le chat que Bill Wheeler caressait s’était levé d’un mouvement rapide et souple pour regarder dans la rue. Le chat cracha, et le poil de son dos se dressa, de même que sa queue devenue une masse de cinq bons centimètres d’épais­seur.
Bill ne toucha pas son chat; si on connaît les chats, on évite de les toucher quand ils sont comme ça. Il se contenta de lui parler :
«   Du calme, Beautiful! Ce n’est rien. Ce n’est qu’un astronef venu de Mars, et qui va conquérir la terre. Ce n’est pas une souris. »
Il avait raison quant à la première partie de sa phrase, en un sens. Il avait tort quant à la seconde, en un sens. Mais ne mettons pas la charrue avant les bœufs.
Après avoir lancé sa giclée aveuglante, l’astronef descendit se poser sur l’herbe. Il ne bougeait plus. Au bout de l’extrémité qui avait lancé la giclée, il y avait, comme une queue de comète d’herbe calcinée, sur une dizaine de mètres.
Après cela il ne se passa rien, sauf que des gens arrivaient de partout, en courant. Des flics aussi arrivaient,  trois flics, et qui empêchaient les gens d’approcher de trop près. « Trop près », à l’estimation des gardiens de la paix, cela semblait représenter trois mètres environ. C’était absurde, se dit Bill Wheeler :  si la chose faisait explo­sion,  elle  tuerait sans doute tous ceux qui se trouveraient à plusieurs centaines de mètres à la ronde.
Mais 1a chose n’explosa pas. Elle restait là, et il ne se passait rien, depuis l’éclair qui avait fait sursauter Bill et le chat. Et le chat prit une expression ennuyée,  et se recoucha sur l’appui de la fenêtre, le poil rede­venu doux et lisse.
Bill caressa la fourrure fauve, distraitement :
« Un  grand jour, Beautiful, dit-il. Ou cet objet vient des mondes extérieurs, ou je me transforme en cafetière. Je vais descendre jeter un coup d’oeil. »
Il prit l’ascenseur, traversa le hall, mais ne put aller au-delà de la porte de l’immeuble; à travers la porte il vit un amas de dos humains, serrés comme anchois en caque. Se mettant sur la pointe des pieds et étirant  le cou, par-dessus la mer de têtes il ne vit que la mer de têtes qui se prolongeait jusqu’au bout de son champ de vision.
Bill Wheeler reprit l’ascenseur.
« Qu’ est-ce qui se passe? demanda le liftier. Un  défilé, ou un truc comme ça? »
« Un truc comme ça? dit Bill. Un astronef vient de se poser dans Central Park, venu de Mars ou d’ailleurs. C’est le comité d’accueil qui fait le bruit que vous entendez. »
« Oh, merde, dit le liftier. Et il fait quoi, l’as­tronef? »
« Il ne fait rien. »
Le liftier eut un grand sourire :
« Vous avez toujours le mot pour rire,  Mr. Wheeler. Comment va votre chat? 
« Très bien. Et le vôtre? »
« Ma chatte devient de plus en plus hargneuse. Elle m’a lancé un bouquin à la tête, l’autre soir où je suis rentré avec un petit verre dans le nez, et elle m’a fait la morale la moitié de la nuit parce que j’avais dépensé plus de trois dollars pour boire. C’est vous qui avez la belle vie, avec votre chat à vous. »
«   C’ est bien mon avis ».
Quand Bill revint à sa fenêtre, la foule dans la rue était vraiment dense. C’était une masse compacte, sur quelques centaines de mètres dans l’avenue, et à perte de vue dans le parc. Le seul espace de terre nue était un cercle autour de l’astronef, cercle passé de trois à sept mètres de diamètre, avec maintenant tout un tas de flics pour repousser les gens.
Bill Wheeler écarta doucement son siamois et s’as­sit à côté de lui :
« Nous avons une belle place au premier balcon, dit-il, j’ai été idiot de vouloir descendre. »
La police avait fort à faire, en bas, mais des renforts arrivaient, par pleins autocars. Les agents se frayaient un passage jusqu’au cercle, puis se mettaient aussitôt à l’élargir. Il était visible que quelqu’un avait conclu que, plus le cercle serait grand, moins il y aurait de morts. Quelques uniformes kaki s’étaient faufilés eux aussi dans le cercle.
«   Ce sont les huiles, dit Bill à son chat. Je suis trop loin pour distinguer ce qu’ils ont sur les épaulettes, mais celui-là c’est au moins un trois-étoiles il a une façon de marcher qui ne trompe pas. »
L’ensemble des forces armées finit par repousser les badauds jusqu’au trottoir. Il y avait beaucoup d’offi­ciels à ce moment-là et une demi-douzaine d’hommes,  les uns en uniforme les autres en civil, commençaient à s’occuper, avec de grandes précautions, de l’astro­nef. On prit d’abord des photos, puis des mesures, puis un homme arrivé avec une énorme cantine pleine d’ins­truments impressionnants se mit à gratter le métal et à procéder à des essais mystérieux.
« C‘est un spécialiste des métaux, expliqua Bill Wheeler à son chat (qui d’ailleurs ne regardait plus). Je te parie cinq kilos de foie de veau contre un miaou qu’il va constater que cet alliage lui est totalement inconnu, et que dans cet alliage se trouve un composant impossible à identifier ».
« Tu devrais regarder, tu sais, Beautiful, au lieu de rester sottement vautrée. C’est un grand jour, aujourd’hui. ­C’est peut-être le commencement de la fin — ou de quelque chose de nouveau. Je voudrais qu’ils se dépêchent d’ouvrir l’objet. »......


1 commentaire:

anne des ocreries a dit…

oh, la suite, la suite !

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