mardi 20 avril 2010

Une SOURIS – Fredric BROWN- (fin)

 Bill Wheeler s’assit dans un fauteuil, allongeant les jambes et fixant le plafond:
« Imagine, dit-il, qu’une intelligence supérieure, celle qui a conçu et construit l’astronef, soit venue à son bord. Imagine que ce n’était pas la souris puisqu’il faut l’appeler une souris. Dans ces conditions, puisque la souris était le seul occupant matériel de l’astronef, l’être, l’envahisseur, n’était pas fait de matière. C’était une entité qui peut vivre en dehors du corps, quel qu’il soit, qui était le sien là d’où elle venait. Admettons que cette entité puisse vivre dans n’importe quel corps; en laissant son corps propre bien à l’abri chez elle, l’entité serait arrivée sur terre dans un corps sans valeur, qu’elle aurait abandonné en arrivant. Ce serait l’explication de la présence de la souris, et cela rendrait compte du fait que la souris est morte à l’atterrissage.
Dans ces conditions, cet être, à l’instant même de la mort de la souris, aurait bondi dans le corps de quelque terrien — dans celui sans doute d’une des premières personnes à courir vers l’astronef à son atterrissage. Cet être vit alors dans le corps de quel­qu’un, dans un hôtel luxueux de Broadway ou dans un garni minable de Bowery, ou n’importe où, en se faisant passer pour un simple humain. Mon raisonne­ment se tient, tu ne trouves pas, Beautiful? »
Il se releva et se remit à arpenter son salon.
« Ayant la possibilité d’agir sur le cerveau d’autrui, l’être se met en oeuvre de préparer la terre pour une arrivée de martiens, ou de vénusiens, ou de peu importe qui. L’être constate — après quelques jours à étudier la situation — que le monde est tout prêt à se détruire lui-même et n’a besoin que d’une piche­nette d’encouragement. Alors, il donne la pichenette.
Il est facile à l’être de se glisser dans le corps d’un cinglé et de l’amener à assassiner le président des Etats-Unis. Il peut amener un russe à tuer le chef de son gouvernement . Il peut amener un espagnol à tuer le premier ministre britannique. Il peut déclencher une bagarre sanglante aux nations unies et amener un militaire, chargé de la garde d’un dépôt de bombes atomiques, à les faire exploser. Il pourrait... Oui, il pourrait lancer le monde entier dans une guerre détruisant tout. Il l’a déjà pratiquement fait. »
Bill Wheeler revint à la fenêtre, caressa encore le yeux du siamois et jeta un coup d’ oeil furieux aux emplacement des canons anti-aériens sous ses fenêtres.
« Il a fait tout ça, et même si j’ai deviné juste, je ne peux rien faire pour le retenir, parce que je serais incapable de le démasquer. Et personne ne me croirait maintenant. Il fera de la terre un endroit prêt à accueillir les martiens. Quand nous aurons fini de faire la guerre entre nous, un tas de petits astronefs identiques à celui-ci — ou beaucoup plus grands —se poseront ici et s’empareront de ce qui reste, dix fois plus facilement qu’ils ne pourraient s’en emparer actuellement. »
Bill alluma une cigarette, de ses mains qui trem­blaient un peu. Puis il se rassit dans son fauteuil :
«  Beautiful, dit-il, il faut au moins que j’essaie. Mon idée a l’air folle, mais il faut que j’en fasse part aux services officiels, qu’ils me croient ou non. Le major dont j’ai fait la connaissance était un homme à l’esprit ouvert. Le général Keely est un homme intelligent. Je... »
Il se tut, souleva l’écouteur, puis le reposa.
« Je leur téléphonerai à tous les deux, mais il faut que je mette mes idées au net avant. Il faudrait que je puisse au moins suggérer une façon rationnelle de se mettre à la recherche de... De cet être...
 Mon dieu, mon dieu... C’est impossible, Beautiful. Ce n’est pas forcément dans un être humain qu’il s’est installé. Il peut s’être installé dans un animal, dans n’importe quoi. C’est peut-être toi. Il a sans doute choisi le cerveau le plus proche, parmi ceux qui étaient semblables au sien. S’il était félin en esprit, tu étais le chat le plus proche. »
Bi11 se tut et regarda Beautiful :
« Je suis en train de perdre les pédales, Beautiful. Je viens de me rappeler comme tu as sauté en l’air en te tortillant, juste après que l’astronef ait fait sauter son mécanisme. Et puis, Beautiful, tu t’es mis à dor­mir deux fois plus que d’habitude, ces temps-ci... Ton esprit était-il ailleurs?
 Mais, dis-donc... C’est pour ça que je n’étais pas arrivé à te réveiller hier, pour te donner à manger, Beautiful ! Or un chat se réveille toujours pour un rien. Un chat, oui.. »
Un vertige prit Bill Wheeler qui se leva, en flageolant : 
« Est-ce que je deviens fou, mon chat? »
Le siamois leva un regard langoureux sur Bill Wheeler et articula très distinctement :
« Oublie ! »
Le vertige força Bill Wheeler à retomber dans son fauteuil. Il secoua la tête, comme pour remettre ses idées en place :
« Qu’est-ce que je disais déjà, Beautiful? Je commence à perdre le fil, à force de ne plus dormir. »
Il parvint enfin à se lever. Il s’approcha de la fenêtre, regarda dehors d’un air sombre, caressant le chat jusqu’à ce que celui-ci ronronne.
« Tu as faim, Beautiful ? Tu veux du foie de veau? »
Le chat sauta de la fenêtre et vint se frotter contre les jambes de Bill affectueusement. Et il dit : « Miaou! »



1 commentaire:

anne des ocreries a dit…

Ah ! c'est bien ! Mais ça me laisse un peu sur ma faim ! :)

Rimes à rien...

Que deviendra Arsinoë la Belle quand le sort l'enverra loin de son élément? Son avenir sera celui de la lentille qui se veut papillon...