mardi 13 avril 2010

La Patte du Chat- Marcel Aymé (3)

-Justement non, répondit Marinette. Le canard a eu l’idée de…
Ayant entendu dire à la cuisine qu’il fallait se méfier du coq et craignant d’avoir eu déjà la langue trop longue, Marinette en resta là et quitta la remise avec la bûche qu’elle venait de choisir. Il la vit courir sous la pluie et entrer dans la cuisine. Peu après, Delphine sortit avec le chat et, lui ayant ouvert la porte de la grange, l’attendit sur le seuil. Le coq ouvrait des yeux ronds et essayait en vain de comprendre ce qui se passait. De temps en temps, Delphine s’approchait de la fenêtre de la cuisine et demandait l’heure d’une voix anxieuse.
-Midi moins vingt, répondit Marinette la première fois. Midi moins dix… Midi moins cinq…
Le chat ne reparaissait pas.
A l’exception du canard, toutes les bêtes avaient évacué la cuisine et gagné un abri.
-Quelle heure ?
-Midi. Tout est perdu. On dirait… Tu entends ? Le bruit d’une voiture. Voilà les parents qui rentrent.
-Tant pis, dit Delphine. Je vais enfermer Alphonse dans la grange. Après tout, on ne mourra pas d’aller passer six mois chez la tante Mélina.
Elle allongeait le bras pour fermer la porte, mais Alphonse apparut sur le seuil, tenant entre ses dents une souris vivante. La voiture des parents, qui conduisaient à toute bride, venait de surgir au bout de la route.
Le chat et Delphine à sa suite se précipitèrent à la cuisine. Marinette ouvrit la gueule du sac où elle avait déjà placé la bûche, enveloppée de chiffons pour lui donner plus de moelleux. Alphonse y laissa tomber la souris qu’il tenait par la peau du dos et le sac fut aussitôt refermé. La voiture des parents arrivait au bout du jardin.
-Souris, dit le canard en se penchant sur le sac, le chat a eu la bonté de te laisser la vie, mais c’est à une condition. M’entends-tu ?
-Oui, j’entends, répondit une toute petite voix.
-On ne te demande qu’une chose, c’est de marcher sur la bûche de bois qui est enfermée avec toi, de façon à faire croire qu’elle remue.
-C’est facile. Et après ?
-Après, il va venir des gens qui emporteront le sac pour le jeter à l’eau.
-Oui, mais alors…
-Pas de mais. Au fond du sac, il y a un petit trou. Tu pourras l’agrandir si nécessaire et quand tu entendras aboyer un chien près de toi tu t’échapperas. Mais pas avant qu’il ait aboyé, sans quoi il te tuerait. C’est compris ? surtout, quoiqu’il arrive, ne pousse pas un cri, ne prononce pas une parole.

La voiture des parents débouchait dans la cour. Marinette cacha Alphonse dans le coffre à bois et posa le sac sur le couvercle. Pendant que les parents dételaient, la canard quitta la cuisine et les petites se frottèrent les yeux pour les avoir rouges.
-Quel vilain temps il fait, dirent les parents en entrant. La pluie a traversé nos pèlerines. Quand on pense que c’est à cause de cet animal de chat !
-Si je n’étais pas enfermé dans un sac, dit le chat, j’aurais peut-être le cœur à vous plaindre.
Le chat, blotti dans le coffre à bois, se trouvait juste sous le sac d’où semblait sortir sa voix, à peine assourdie. A l’intérieur de sa prison, la souris allait et venait sur la bûche et faisait bouger la toile du sac.
-Nous autres parents, nous ne sommes pas à plaindre. C’est bien plutôt toi qui te trouves en mauvaise posture. Mais tu ne l’as pas volé.
-Allons, parents, allons. Vous n’êtes pas aussi méchants que vous vous en donnez l’air. Laissez-moi sortir du sac et je consens à vous pardonner.
-Nous pardonner ! Voilà qui est plus fort que tout. C’est peut-être nous qui faisons pleuvoir tous les jours depuis une semaine ?
-Oh ! non, dit le chat, vous en êtes bien incapables. Mais l’autre jour, c’est bien vous qui m’avez battu injustement. Monstres ! Bourreaux ! Sans cœur !
-Ah ! la sale bête de chat ! s’écrièrent les parents. Le voilà qui nous insulte !
Ils étaient si en colère qu’ils se mirent à taper sur le chat avec un manche à balai. La bûche emmaillotée recevait de grands coups, et tandis que la souris, effrayée, faisait des bonds à l’intérieur du sac, Alphonse poussait des hurlements de douleur.
-As-tu ton compte, cette fois ? Et diras-tu encore que nous n’avons pas de cœur ?
-Je ne vous parle plus, répliqua Alphonse. Vous pouvez dire ce qu’il vous plaira. Je n’ouvrirai plus la bouche à de méchantes gens comme vous.
-A ton aise, mon garçon. Du reste, il est temps d’en finir. Allons, en route pour la rivière.
Les parents se saisirent du sac et, malgré les cris que poussaient les petites, sortirent de la cuisine. Le chien, qui les attendait dans la cour, se mit à les suivre avec un air de consternation qui les gêna un peu. Comme ils passaient devant la remise, le coq les interpella :
-Alors, parents, vous allez noyer ce pauvre Alphonse ? Mais dites-moi, il doit être déjà mort. Il ne remue pas plus qu’une bûche de bois.
-C’est bien possible. Il a reçu une telle volée de coups de balai qu’il ne doit plus être bien vif.
Ce disant, les parents donnèrent un coup d’œil au sac qu’ils tenaient caché sous une pèlerine.
-Pourtant, ce n’est pas ce qui l’empêche de se donner du mouvement.
-C’est vrai, dit le coq, mais on ne l’entend pas plus que si vous aviez dans votre sac une bûche au lieu d’un chat .
-En effet, il vient de nous dire qu’il n’ouvrirait plus la bouche, même pour nous répondre.
Cette  fois, le coq n’osa plus douter de la présence du chat et lui souhaita bon voyage.
Cependant, Alphonse était sorti de son coffre à bois et dansait une ronde avec les petites au milieu de la cuisine. Le canard, qui assistait à leurs ébats, ne voulait pas troubler leur joie, mais il restait soucieux à la pensée que les parents s’étaient peut-être aperçus de la substitution.
-Maintenant, dit-il, quand la sarabande se fut arrêtée, il faut songer à être prudent. Il ne s’agit pas qu’à leur retour les parents trouvent le chat dans la cuisine. Alphonse, il est temps d’aller t’installer au grenier, et souviens-toi de n’en jamais descendre dans la journée.
-Tous les soirs, dit Delphine, tu trouveras sous la remise de quoi manger et un bol de lait.
-Et dans la journée, promit Marinette, on montera au grenier pour te dire bonjour.
-Et moi, j’irai vous voir dans votre chambre. Le soir, en vous couchant, vous n’aurez qu’à laisser la fenêtre entrebâillée.
Les petites et le canard accompagnèrent le chat jusqu’à la porte de la grange. Ils y arrivèrent en même temps que la souris qui regagnait son grenier après s’être échappée du sac.
-Alors ? dit le canard.
-Je suis trempée, dit la souris. Ce retour sous la pluie n’en finissait plus. Et figurez-vous que j’ai bien failli être noyée. Le chien, n’a aboyé qu’à la dernière seconde, quand les parents étaient déjà au bord de la rivière. Il s’en est fallu de rien qu’ils me jettent dans l’eau avec le sac.

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Amis conteuses et conteurs, vous allez sans doute me dire que j'enfonce une porte ouverte, mais bon, pour moi c'était nouveau. J...