vendredi 9 avril 2010

LA FICELLE (1)



-La ficelle-


Sur toutes les routes autour de Goderville, les paysans et leurs femmes s ‘en venaient vers le bourg ; car c’était jour de marché. Les mâles allaient, à pas tranquilles, tout le corps en avant à chaque mouvement de leurs longues jambes torses., déformées par les rudes travaux, par la pesée sur la charrue qui fait en même temps monter l’épaule gauche et dévier la taille, par le fauchage des blés qui fait écarter les genoux pour prendre un aplomb solide, par toutes les besognes lentes et pénibles de la campagne. Leur blouse bleue, empesée, brillante, comme vernie, ornée au col et aux poignets d’un petit dessin de fil blanc, gonflée autour de leur torse osseux, semblait un ballon prêt à s’envoler, d’où sortaient une tête, deux bras et deux pieds.
Les uns tiraient au bout d’une corde une vache, un veau. Et leurs femmes, derrière l’animal, lui fouettaient les reins d’une branche encore garnie de feuilles, pour hâter sa marche. Elles portaient au bras de larges paniers d’où sortaient des têtes de poulets par-ci, des têtes de canards par-là. Et elles marchaient d’un pas plus court et plus vif que leurs hommes, la taille sèche, droite et drapée dans un petit châle étriqué, épinglé sur leur poitrine plate, la tête enveloppée d’un linge blanc collé sur les cheveux et surmontée d’un bonnet.
Puis, un char à bancs passait, au trot saccadé d’un bidet, secouant étrangement deux hommes assis côte à côte et une femme dans le fond du véhicule, dont elle tenait le bord pour atténuer les durs cahots.
Sur la place de Goderville, c’était une foule, une cohue d’humains et de bêtes mélangés. Les cornes des bœufs, les hauts chapeaux à longs poils des paysans riches et les coiffes des paysannes émergeaient à la surface de l’assemblée. Et les voix criardes, aiguës, glapissantes, formaient une clameur continue et sauvage que dominait parfois un grand éclat poussé par la robuste poitrine d’un campagnard en gaieté, ou le long meuglement d’un vache attachée au mur d’une maison.
Tout cela sentait l’étable, le lait et le fumier, le foin et la sueur, dégageait cette saveur aigre, affreuse, humaine et bestiale, particulière aux gens des champs.
Maître Hauchecorne, de Bréauté, venait d’arriver à Goderville, et il se dirigeait vers la place, quand il aperçut par terre un petit bout de ficelle. Maître Hauchecorne, économe en vrai Normand, pensa que tout était bon à ramasser qui peut servir ; et il se baissa péniblement, car il souffrait de rhumatismes. Il prit, par terre, le morceau de corde mince, et il se disposait à le rouler avec soin , quand il remarqua, sur le seuil de sa porte, maître Malandain, le bourrelier, qui le regardait. Ils avaient eu des affaires ensemble au sujet d’un licol, autrefois, et ils étaient restés fâchés, étant rancuniers tous deux. Maître Hauchecorne fut pris d’une sorte de honte d’être vu ainsi, par son ennemi, cherchant dans la crotte un bout de ficelle. Il cacha brusquement sa trouvaille sous sa blouse, puis dans la poche de sa culotte ; puis il fit semblant de chercher encore par terre quelque chose qu’il ne trouvait point, et il s’en alla vers le marché, la tête en avant, courbé en deux par ses douleurs.
Il se perdit aussitôt dans la foule criarde et lente, agitée par les interminables marchandages. Les paysans tâtaient les vaches, s’en allaient, revenaient, perplexes, toujours dans la crainte d’être mis dedans, n’osant jamais se décider, épiant l’œil du vendeur, cherchant sans fin à découvrir la ruse de l’homme et le défaut de la bête.
Les femmes, ayant posé à leurs pieds leurs grands paniers, en avaient tiré leurs volailles qui gisaient par terre, liées par les pattes, l’œil effaré, la crête écarlate.
Elles écoutaient les propositions, maintenaient leurs prix, l’air sec, le visage impassible, ou bien tout à coup, se décidant au rabais proposé, criaient au client qui s’éloignait lentement :
« C’est dit, maît’Anthime. J’vous l’donne. »
Puis, peu à peu, la place se dépeupla, et l’Angélus sonnant midi, ceux qui demeuraient trop loin se répandirent dans les auberges.
Chez Jourdain, la grande salle était pleine de mangeurs, comme la vaste cour était pleine de véhicules de toutes races, charrettes, cabriolets, chars à bancs, tilburys, carrioles innommables, jaunes de crotte, déformées, rapiécées, levant au ciel, comme deux bras, leurs brancards, ou bien le nez par terre et le derrière en l’air.
Tout contre les dîneurs attablés, l’immense cheminée, pleine de flamme claire, jetait une chaleur vive dans le dos de la rangée de droite. Trois broches tournaient, chargées de poulets, de pigeons et de gigots ; et une délectable odeur de viande rôtie et de jus ruisselant sur la peau rissolée, s’envolait de l’âtre, allumait les gaietés, mouillait les bouches.
Toute l’aristocratie de la charrue mangeait là, chez maît’Jourdain, aubergiste et maquignon, un malin qui avait des écus.
Les plats passaient, se vidaient comme les brocs de cidre jaune. Chacun racontait ses affaires, ses achats et ses ventes. On prenait des nouvelles des récoltes. Le temps était bon pour les verts, mais un peu mucre pour les blés .
Tout à coup, le tambour roula, dans la cour, devant la maison. Tout le monde aussitôt fut debout, sauf quelques indifférents, et on courut à la porte, aux fenêtres, la bouche encore pleine et la serviette à la main.
Après qu’il eût terminé son roulement, le crieur publique lança d’une voix saccadée, scandant ses phrases à contretemps :
« Il est fait assavoir aux habitants de Goderville -et en général à toutes les personnes présentes au marché- qu’il a été perdu ce matin, sur la route de Beuzeville, entre neuf heures et dix heures, un portefeuille en cuir noir, contenant cinq cent francs et des papiers d’affaires. On est prié de le rapporter à la mairie, incontinent, ou chez maître Fortuné Houlbrèque, de Manneville. Il y aura vingt francs de récompense. »
puis l’homme s’en alla. On entendit encore une fois au loin les battements sourds de l’instrument et la voix affaiblie du crieur.
Alors on se lit à parler de cet événement en énumérant les chances qu’avait maître Houlbrèque de retrouver ou de ne pas retrouver son portefeuille.
Et le repas s’acheva.
On finissait le café, quand le brigadier de gendarmerie parut sur le seuil ;
Il demanda :
« Maître Hauchecorne, de Bréauté, est-il ici ? »
Maître Hauchecorne, assis à l’autre bout de la table, répondit :
« Me v’là. »
Et le brigadier reprit :
« Maître Hauchecorne, voulez-vous avoir la complaisance de m’accompagner à la mairie, M. le maire voudrait vous parler. »
Le paysan, surpris, inquiet, avala d’un coup son petit verre, se leva et, plus courbé encore que le matin, car les premiers pas après chaque repos étaient particulièrement difficiles, il se mit en route en répétant :
« Me v’là, me v’là. »
Et il suivit le brigadier.
Le maire l’attendait, assis dans un fauteuil. C’était le notaire de l’endroit, homme gros, grave, à phrases pompeuses ;
« Maître Hauchecorne, dit-il, on vous a vu ce matin ramasser, sur la route de Beuzeville, le portefeuille perdu par maître Houlbrèque, de Manneville. »
Le campagnard, interdit, regardait le maire, apeuré déjà par ce soupçon qui pesait sur lui, sans qu’il comprît pourquoi.
« Mé, mé, j’ai ramassé çu portafeuille ?
-Oui, vous-même.
-Parole d’honneur, je n’en ai seulement point eu connaissance.
-On vous a vu.
-On m’a vu, mé ? Qui ça qui m’a vu ?
-M. Malandain, le bourrelier. »
Alors le vieux se rappela, comprit et, rougissant de colère :
« Ah ! i m’a vu, çu manant ! I m’a vu ramasser c’te ficelle-là, tenez, m’sieu le maire. »
Et, fouillant au fond de sa poche, il en retira le petit bout de corde.
Mais le maire, incrédule, remuait la tête .
« Vous ne me ferez pas accroire, maître Hauchecorne, que M. Malandain, qui est un homme digne de foi, a pris ce fil pour un portefeuille. »

..... Maupassant

5 commentaires:

manouche a dit…

Le Pays de Caux de Maupassant, vu du château, n'est pas celui d'Annie Ernaux qui a décrit "du dedans" la vie misérable des gens d'Yvetot et autre Goderville ....

almanachronique a dit…

Relis Maupassant attentivement, Manouche! Son point de vue n'est pas celui du château.
Il raconte souvent une misère cruelle.
Je n'ai rien contre Annie Ernaux , mais Maupassant, c'est tout de même autre chose...
P.

manouche a dit…

Alma tu prêches une convaincue...Je n'apprécie pas Annie Ernaux mais il n'empêche que si le monsieur du château raconte si bien la misère c'était celle de ses fermiers...mes parents ont connu Goderville à une époque ou on ajoutait un peu de calva dans le biberon des bébés amenés aux champs pour qu'ils ne pleurent pas...

almanachronique a dit…

Il était pas trop le monsieur de château, Maupassant...
C'était un "bâtard". C'est pour cela qu'il regarde des deux côtés de la barrière... et que son regard est cruel pour les uns comme pour les autres.
P.

NiNa-Lou a dit…

Vu du château ou pas, en tout cas, c'est finement écrit et décrit... Mes ascendants de l'époque n'étaient pas normands, mais leur quotidien à la charrue et aux marchés de la ville devait fort ressembler à ces scènes de la vie ordinaire des gens de la campagne...
Merci Pomme pour cette balade "en jadis".
NiNa-Lou

Rimes à rien...

Que deviendra Arsinoë la Belle quand le sort l'enverra loin de son élément? Son avenir sera celui de la lentille qui se veut papillon...