mardi 30 mars 2010

-La Légende de l’Homme à la Cervelle d’Or-


Il était une fois un homme qui avait une cervelle d’or ; oui, madame, une cervelle toute en or. Lorsqu’il vint au monde, les médecins pensaient que cet enfant ne vivrait pas, tant sa tête était lourde et son crâne démesuré. Il vécut cependant et grandit au soleil comme un beau plant d’olivier ; seulement sa grosse tête l’entraînait toujours, et c’était pitié de le voir se cogner à tous les meubles en marchant… Il tombait souvent. Un jour, il roula du haut d’un perron et vint donner du front contre un degré de marbre, où son crâne sonna comme un lingot. On le crut mort ; mais, en le relevant, on ne lui trouva qu’une légère blessure, avec deux ou trois gouttelettes d’or caillé dans ses cheveux blonds. C’est ainsi que les parents apprirent que l’enfant avait une cervelle en or.

La chose fut tenue secrète ; le pauvre petit lui-même ne se douta de rien. De temps en temps, il demandait pourquoi on ne le laissait plus courir devant la porte avec les garçonnets de la rue.
-On vous volerait, mon beau trésor ! lui répondait sa mère…
Alors le petit avait grand peur d’être volé ; il retournait jouer tout seul, sans rien dire, et se trimbalait lourdement d’une salle à l’autre…
A dix-huit ans seulement, ses parents lui révélèrent le don monstrueux qu’il tenait du destin ; et, comme ils l’avaient élevé et nourri jusque là, ils lui demandèrent en retour, un peu de son or. L’enfant n’hésita pas ; sur l’heure même, - comment ? par quels moyens ? la légende ne l’a pas dit, - il s’arracha du crâne un morceau d’or massif, un morceau gros comme une noix, qu’il jeta fièrement sur les genoux de sa mère… Puis, tout ébloui des richesses qu’il portait dans la tête, fou de désirs, ivre de sa puissance, il quitta la maison paternelle et s’en alla par le monde en gaspillant son trésor.

Du train dont il menait sa vie, royalement, et semant l’or sans compter, on aurait dit que sa cervelle était inépuisable… Elle s’épuisait cependant, et à mesure on pouvait voir les yeux s’éteindre, la joue devenir plus creuse. Un jour enfin, au matin d’une débauche folle, le malheureux, resté seul parmi les débris du festin et les lustres qui pâlissaient, s’épouvanta de l’énorme brèche qu’il avait faite à son lingot : il était temps de s’arrêter.
Dès lors, ce fut une existence nouvelle. L’homme à la cervelle d’or s’en alla vivre à l’écart, du travail de ses mains, soupçonneux et craintif comme un avare, fuyant les tentations, tâchant d’oublier lui-même ces fatales richesses auxquelles il ne voulait plus toucher… Par malheur, un ami l’avait suivi dans sa solitude, et cet ami connaissait son secret.
Une nuit, le pauvre homme fut réveillé en sursaut par une douleur à la tête, une effroyable douleur ; il se dressa éperdu, et vit, dans un rayon de lune, l’ami qui fuyait en cachan tquelque chose sous son manteau…
Encore un peu de cervelle qu’on lui emportait !…
A quelque temps de là, l’homme à la cervelle d’or devint amoureux, et cette fois tout fut fini… Il aimait du meilleur de son âme une petite femme blonde, qui l’aimait bien aussi, mais qui préférait encore les pompons, les plumes blanches et les jolis glands mordorés battant le long des bottines.
Entre les mains de cette mignonne créature, - moitié oiseau, moitié poupée, - les piécettes d’or fondaient que c’était un plaisir. Elle avait tous les caprices ; et lui ne savait jamais dire non ; même, de peur de la peiner, il lui cacha jusqu’au bout le triste secret de sa fortune.
-Nous sommes donc bien riches ? disait-elle.
Le pauvre homme répondait :
-Oh ! oui… bien riches !
Et il souriait avec amour au petit oiseau bleu qui lui mangeait le crâne innocemment. Quelquefois cependant la peur le prenait, il avait des envies d’être avare ; mais alors la petite femme venait vers lui en sautillant, et lui disait :
-Mon mari, qui êtes si riche ! achetez-moi quelque chose de bien cher…
Et il lui achetait quelque chose de bien cher.
Cela dura ainsi pendant deux ans, puis, un matin, la petite femme mourut, sans qu’on sût pourquoi, comme un oiseau… Le trésor touchait à sa fin ; avec ce qui lui en restait, le veuf fit faire à sa chère morte un bel enterrement. Cloches à toute volée, lourds carrosses tendus de noir, chevaux empanachés, larmes d’argent dans le velours, rien ne lui parut trop beau. Que lui importait son or maintenant ?… Il en donna pour l’église, pour les porteurs, pour les revendeuse d’immortelles ; il en donna partout, sans marchander…  Aussi, en sortant du cimetière, il ne lui restait presque plus rien de cette cervelle merveilleuse, à peine quelques parcelles aux parois du crâne.
Alors on le vit s’en aller dans les rues, l’air égaré, les mains en avant, trébuchant comme un homme ivre. Le soir, à l’heure où les bazars s’illuminent, il s’arrêta devant une large vitrine dans laquelle tout un fouillis d’étoffes et de parures reluisaient aux lumières, et resta là longtemps à regarder deux bottines de satin bleu bordées de duvet de cygne. « Je sais quelqu’un à qui ces bottines feraient bien plaisir », se disait-il en souriant ; et, ne se souvenant déjà plus que la petite femme était morte, il entra pour les acheter.
Du fond de son arrière boutique, la marchande entendit un grand cri ; elle accourut et recula de peur en voyant un homme debout, qui s’accotait au comptoir et la regardait douloureusement d’un air hébété. Il tenait d’une main les bottines bleues à bordure de cygne, et présentait l’autre main toute sanglante, avec des râclures d’or au bout des ongles.
Telle est, madame, la légende de l’homme à la cervelle d’or.

Malgré ses airs de conte fantastique, cette légende est vraie d’un bout à l’autre… Il y a par le monde de pauvres gens qui sont condamnés à vivre de leur cerveau, et payent en bel or fin, avec leur moelle et leur substance, les moindres choses de la vie. C’est pour eux une douleur de chaque jour ; et puis, quand ils sont las de souffrir….
                                                       
                                                                           Alphonse DAUDET

lundi 29 mars 2010

Le partage de Renard

Noble le lion était un jour aux champs, avec lui Renard et Ysengrin, tous trois fort affamés.
« Faisons, dit le lion, une association ensemble, et engageons notre foi que nous partagerons loyalement tout ce que nous prendrons. »
Ils s’y accordèrent, et tous trois donnèrent leur foi.
Bientôt, à l’entrée d’un bois, ils trouvèrent un taureau, une vache et un veau qui paissaient dans la prairie. Ils se jetèrent sur eux et s’en emparèrent.
« Sire, dit Renard, il faut maintenant partager notre butin.
- Oui, dit le lion : Ysengrin va faire le partage si équitablement que chacun de nous, suivant son rang et sa valeur, ait sa juste part.
- Soit, dit Ysengrin : les parts sont faciles à faire. Vous devez, sire, avoir l’avantage : je vous donne le taureau ; je prend la vache pour moi, et le petit veau sera pour Renard. Il me semble que j’ai bien partagé.
- Tu crois ? » dit le lion, et d’un coup de griffe il lui rabattit sur le museau toute la peau grise de son front. Ysengrin se retira en arrière, sanglant et penaud.
« Allons, Renard, dit le lion, partage, toi, et fais les parts justes.
-Volontiers, sire. Le taureau sera pour vous ; madame la lionne, qui vient d’accoucher, aura cette vache bien grasse et la mangera dans son lit ; et votre fils, notre jeune seigneur, aura le petit veau.
- Renard, dit le lion, qui t’a appris à si bien partager ?
- Par ma foi, sire, répondit Renard, c’est ce seigneur que je vois là, qui porte un si beau capuchon rouge. »
Ce conte nous montre que le sage est celui qui s’amende par l’exemple d’autrui.

                                                                                  Anonyme 


dimanche 21 mars 2010

TCHAIKOVSKY . Le Lac des Cygnes Majestueux

Les six frères cygnes (fin)



Il advint que le roi du pays s’en vint chasser dans la forêt ; des hommes de l’équipage s’approchèrent de l’arbre. Voyant la jeune fille perchée et occupée à coudre, ils lui demandèrent qui elle était. Elle ne répondit pas.
« N’aies pas peur ! Descend, nous ne te voulons pas de mal ! »
Elle secoua la tête et pour les faire partir, leur lança un collier d’or qu’elle portait. Mais les hommes continuaient de l’interpeller ; alors elle leur lança sa ceinture ; peine perdue ! elle leur lança sa jarretière et petit à petit tous ses vêtements, si bien qu’il ne lui resta que sa chemise. Mais les chasseurs n’étaient pas satisfaits ; ils grimpèrent dans l’arbre, se saisirent d’elle et la conduisirent jusqu’au roi, qui lui aussi questionna : « Qui es-tu ? que faisais-tu sur cet arbre ? » Comme elle ne répondait toujours pas, on fit chercher des interprètes qui l’interrogèrent dans toutes les langues connues ; mais elle resta muette. Muette, mais belle ; si belle que le roi en tomba éperdument amoureux. Il la couvrit de son manteau, la prit devant lui sur son cheval et la conduisit dans son château. Il la fit habiller des plus riches atours et elle était ainsi encore plus belle.  Elle resplendissait comme le soleil, mais pas plus que lui ne parlait. A table, le roi la plaça près de lui ; son silence et sa modestie lui plurent tant qu’il décida de l’épouser.
La mère du roi était une mauvaise femme et ce mariage lui déplaisait. Elle disait pis que pendre de sa nouvelle bru : «  C’est une idiote, elle ne parle pas ! Qui sait d’où elle vient ? en tout cas, elle ne convient pas à un roi tel que mon fils ! » Elle attendait son heure ! Au bout d’un an, la nouvelle reine eût un enfant. Pendant son sommeil , la belle-mère l’enleva, et barbouillant de sang les lèvres de la reine, elle alla près du roi l’accuser d’être une ogresse et d’avoir dévoré son premier né. Le roi , bien sûr n’en crut rien. Elle cependant, ne semblait occupée qu’à coudre ses chemises. Elle eut un second enfant ; la belle-mère recommença son manège et le roi ne voulut toujours pas la croire. « C’est trop facile, dit-il, d’accuser quelqu’un qui ne peut parler ; elle est trop bonne, trop douce pour commettre une pareille horreur ! ». Mais au troisième enfant disparu, le roi se crut obligé de l’emmener devant les juges ; comme elle ne disait pas un mot pour sa défense, elle fut condamnée au bûcher.
Le jour fixé pour l’exécution était aussi le dernier des six années au cours desquelles la reine n’avait le droit ni de rire ni de parler pour lever l’enchantement de ses frères ; les six chemises étaient achevées à l’exception d’une manche gauche. Elle les portait sur son bras pendant qu’on la conduisait à la mort ; elle grimpa tout en haut du bûcher, le bourreau la lia au poteau et il tenait déjà la torche qui allait allumer le feu ; elle regarda le ciel et vit les six oiseaux planer vers elle. Pleine d’espérance, elle les vit se poser assez près d’elle pour qu’elle put leur lancer les six chemises. A peine furent-ils touchés que leurs plumes tombèrent et qu’on vit  six beaux jeunes gens se dresser devant la condamnée ; un seul avait à la place du bras gauche, une aile de cygne. La reine alors éleva la voix et put parler à son époux bouleversé .
Elle raconta la raison de son silence et comment sa belle-mère lui avait enlevé ses enfants. Le roi les fit rechercher et pour la plus grande joie de leurs parents, on les retrouva. Et c’est la mère du roi qui remplaça sur le bûcher, la bru qu’elle avait tant détesté.

samedi 20 mars 2010

Le lendemain, le roi vint visiter ses enfants et ne voyant pas les garçons, il demanda où ils étaient. L’enfant en larmes lui raconta comment ses frères s’étaient envolés et l’avaient laissée toute seule. Le père en eut un chagrin fou mais n’imagina pas un seul instant que son épouse était la cause de cette disparition. De crainte que la petite princesse ne disparaisse aussi, il voulut l’emmener avec lui ; mais comme elle ne voulait pour rien au monde habiter avec sa belle-mère, elle pria le roi de la laisser encore une nuit dans le château de la forêt. Il accepta. La jeune princesse attendit le soir et, quelques affaires rassemblées dans un baluchon, elle partit à la recherche de ses frères.
Elle marcha toute la nuit, elle marcha tout le jour, puis enfin elle tomba de fatigue devant une hutte ; épuisée, elle entra. Il y avait là six petits lits ; elle se faufila sous l’un d’eux et allongée sur le sol dur et froid elle tâcha de s’endormir. Le soleil allait se coucher quand elle entendit un bruissement d’ailes, puis elle vit six cygnes entrer par la fenêtre. Posés sur le sol, ils soufflèrent les uns sur les autres et leurs plumes s’envolèrent. Il y avait là six garçons en petite chemise : ses six frères. Elle sortit de dessous le lit pour les embrasser. Ils étaient si heureux de se retrouver ! Mais bien vite les garçons devinrent soucieux :
-« Cette maison est une maison de brigands, tu ne peux pas y rester, car s’ils te trouvent, ils te tueront ! – Mais vous allez me protéger ? – Impossible ! Nous ne sommes humains que pendant un quart d’heure chaque soir au coucher du soleil ; ensuite nous redevenons cygnes. »
La soeur se mit à pleurer : « Ne peut-on vous sauver ? – C’est bien trop difficile ! Il faudrait que tu restes pendant six ans sans parler ni rire et que pendant ce temps, tu nous confectionnes six chemises tissées de fleurs. Un seul mot sorti de ta bouche rendrait ta peine inutile ! »
A peine le frère avait-il fini de parler, que le quart d’heure écoulé, ils étaient tous redevenus cygnes. Ils s’envolèrent comme ils étaient venus, par la fenêtre.
La jeune sœur était bien décidée à sauver ses frères, quoiqu’il pût lui en coûter. Elle quitta la hutte, retourna au cœur de la  forêt où elle passa la nuit perchée dans un arbre. Le lendemain, elle passa sa journée à rassembler des fleurs ; puis elle remonta dans son arbre et commença à filer, à tisser et à coudre. Elle était triste et n’avait personne à qui parler. Rien ne pouvait la distraire de sa tâche et elle ne bougeait que pour aller ramasser d’autres fleurs. Les années passèrent….



vendredi 19 mars 2010

Tchaikovsky - Swan Lake , Le Lac des Cygnes

Les six frères cygnes


 (d’après Grimm)

 Un roi chassait dans une forêt profonde. Il y mettait tant d’ardeur, tant de passion qu’il oublia de s’assurer que le reste de la chasse le suivait. Le soir venu, il était seul et complètement perdu ; il allait de côté et d’autre sans parvenir à sortir du bois. Au détour d’un sentier, il rencontra une femme très vieille ; elle était aussi très laide. Il lui demanda fort civilement si elle pouvait l’aider à retrouver son chemin.
-« Je le pourrais, Sire, dit la vieille qui était sorcière. Je le pourrais, mais à une condition… - Laquelle ? demanda le roi-  J’ai une fille, qui est aussi belle que je suis laide ; il n’en existe aucune aussi belle dans tout le royaume. Si vous jurez de l’épouser et d’en faire votre reine, je vous ferai sortir du bois. »
Avant de jurer, le roi demanda à voir cette merveille. La vieille le conduisit à une maisonnette :un jeune fille y était assise au coin du feu. Elle lui sourit et se leva pour l’accueillir ; on aurait dit qu’elle l’attendait depuis toujours. Elle était aussi belle que l’avait dit la vieille ; pourtant, elle ne l’attirait pas ; plus même, elle lui faisait peur. Mais comme il lui fallait sortir de cette forêt, il accepta de l’épouser. Il la prit en croupe et repartit avec elle par un chemin que la sorcière lui indiqua. Il retrouva son château sans autre incident et puisqu’il l’avait promis, fit célébrer ses noces sans tarder.blog
D’un premier mariage, le roi avait eu sept enfants : six garçons et une fille. Il les aimait plus que tout au monde. Comme il se méfiait de cette femme qu’il venait d’épouser, afin d’être certain qu’elle ne ferait aucun mal aux petits, il décida de les cacher dans un autre château qu’il avait.
C’était un domaine perdu au fond d’une forêt et le chemin qui y menait était si difficile à trouver qu’il n’y serait jamais parvenu si la fée qui lui avait offert le château ne lui avait donné aussi une pelote  magique : quand on la lançait devant soi, elle se déroulait toute seule dans la bonne direction ; il n’y avait alors, plus qu’à suivre le fil pour arriver au château.
Le roi allait souvent voir ses enfants ; si souvent que la reine finit par remarquer ses absences. Que pouvait-il bien faire tout seul dans la forêt ? Elle interrogea des serviteurs qui ne répondirent pas ; mais des pièces d’or judicieusement distribuées finirent par lui apprendre l’existence des enfants, du domaine caché et de la pelote magique. Cette pelote, elle n’eut de cesse de la trouver et puisque comme sa mère, elle était sorcière, elle finit par y parvenir.
La reine prit de la soie blanche et coupa dedans six petites chemises qu’elle ensorcela. Puis elle attendit ; un jour que le roi était à la chasse, elle prit la pelote et les chemises et s’en fut vers le château mystérieux, la pelote lui montrait le chemin.
Les garçons qui jouaient dehors, voyant venir de la visite, crurent que c’était leur père et s’élancèrent joyeusement à sa rencontre. Dès qu’ils furent à sa portée, la reine leur lança les chemises ; leurs corps à peine touchés, ils furent changés en cygnes . Laissant derrière eux quelques plumes, ils prirent leur envol par-dessus les grands arbres et disparurent. La reine s’en retourna très satisfaite.
Elle avait oublié la fillette ! La petite depuis une fenêtre avait tout vu.




vendredi 12 mars 2010

Les femmes qui veulent garder beauté, puissance amoureuse et être fécondes doivent durant toute la première semaine de ce mois sortir au milieu de la nuit pour saluer Mars en soulevant leur jupon. toutefois, mieux vaut se montrer prudente car celle qui s'y dénude en phase montante s'expose à être "loarée", c'est à dire fécondée par l'esprit de la lune, et l'enfant naîtra sous cette influence: il sera Lorialet. Certes doté des mille et un charmes des Lunatiques, il demeurera sans cesse "dans la lune".

Pierre DUBOIS - Elficologue

lundi 1 mars 2010

Claude Nougaro
PLUME D'ANGE
Paroles: Claude Nougaro, musique: J.C. Vannier, 1977


Vous voyez cette plume?
Eh bien, c'est une plume... d'ange
Mais rassurez-vous, je ne vous demande pas de me croire, je ne vous le demande plus.
Pourtant, écoutez encore une fois, une dernière fois, mon histoire.
Une nuit, je faisais un rêve désopilant quand je fus réveillé par un frisson de l'air.
J'ouvre les yeux, que vois-je?
Dans l'obscurité de la chambre, des myriades d'étincelles...
Elles s'en allaient rejoindre, par tourbillonnements magnétiques, un point situé devant mon lit.
Rapidement, de l'accumulation de ces flocons aimantés, phosphorescents, un corps se constituait.
Quand les derniers flocons eurent terminé leur course, un ange était là, devant moi, un ange réglementaire avec les grands ailes de lait.
Comme une flèche d'un carquois, de son épaule il tire une plume, il me la tend et il me dit:
"C'est une plume d'ange. Je te la donne. Montre-la autour de toi.
Qu'un seul humain te croie et ce monde malheureux s'ouvrira au monde de la joie.
Qu'un seul humain te croie avec ta plume d'ange.
Adieu et souviens-toi: la foi est plus belle que Dieu."

Et l'ange disparut laissant la plume entre mes doigts.
Dans le noir, je restai longtemps, illuminé, grelottant d'extase, lissant la plume, la respirant.
En ce temps-là, je vivais pour les seins somptueux d'une passion néfaste.
J'allume, je la réveille:

"Mon amour, mon amour, regarde cette plume... C'est une plume d'ange!
Oui! un ange était là... Il vient de me la donner...
Oh ma chérie, tu me sais incapable de mensonge, de plaisanterie scabreuse...
Mon amour, mon amour, il faut que tu me croies, et tu vas voir... le monde!"
La belle, le visage obscurci de cheveux, d'araignées de sommeil, me répondit:
"Fous-moi la paix... Je voudrais dormir... Et cesse de fumer ton satané Népal!"
Elle me tourne le dos et merde!

Au petit matin, parmi les nègres des poubelles et les premiers pigeons, je filai chez mon ami le plus sûr.
Je montrai ma plume à l'Afrique, aux poubelles, et bien sûr, aux pigeons qui me firent des roues, des roucoulements de considération admirative.
Je sonne.
Voici mon ami André.
Posément, avec précision, je vidais mon sac biblique, mon oreiller céleste:
"Tu m'entends bien, André, qu'on me prenne au sérieux et l'humanité tout entière s'arrache de son orbite de malédiction guerroyante et funeste.
A dégager! Finies la souffrance, la sottise. La joie, la lumière débarquent!"
André se massait pensivement la tempe, il me fit un sourire ému, m'entraîna dans la cuisine et devant un café, m'expliqua que moi, sensible, moi, enclin au mysticisme sauvage, moi devais reconsidérer cette apparition.
Le repos... L'air de la campagne... Avec les oiseaux précisément, les vrais!

Je me retrouve dans la rue grondante, tenaillant la plume dans ma poche.
Que dire? Que faire?
"Monsieur l'agent, regardez, c'est une plume d'ange."
Il me croit!
Aussitôt les tonitruants troupeaux de bagnoles déjà hargneuses s'aplatissent.
Des hommes radieux en sortent, auréolés de leurs volants et s'embrassent en sanglotant.
Soyons sérieux!
Je marchais, je marchais, dévorant les visages. Celui-ci? La petite dame?
Et soudain l'idée m'envahit, évidente, éclatante... Abandonnons les hommes!
Adressons-nous aux enfants! Eux seuls savent que la foi est plus belle que Dieu.
Les enfants... Oui, mais lequel?
Je marchais toujours, je marchais encore.
Je ne regardais plus la gueule des passants hagards, mais, en moi, des guirlandes de visages d'enfants, mes chéris, mes féeriques, mes crédules me souriaient.
Je marchais, je volais... Le vent de mes pas feuilletait Paris...
Pages de pierres, de bitume, de pavés maintenant.
Ceux de la rue Saint-Vincent... Les escaliers de Montmartre.
Je monte, je descends et me fige devant une école, rue du Mont-Cenis.
Quelques femmes attendaient la sortie des gosses.
Faussement paternel, j'attends, moi aussi.
Les voilà.
Ils débouchent de la maternelle par fraîches bouffées, par bouillonnements bariolés.
Mon regard papillonne de frimousses en minois, quêtant une révélation.
Sur le seuil de l'école, une petite fille s'est arrêtée.
Dans la vive lumière d'avril, elle cligne ses petits yeux de jais, un peu bridés, un peu chinois et se les frotte vigoureusement.
Puis elle prend son cartable orange, tout rebondi de mathématiques modernes.
Alors j'ai suivi la boule brune et bouclée, gravissant derrière elle les escaliers de la Butte.
A quelque cent mètres elle pénétra dans un immeuble.
Longtemps, je suis resté là, me caressant les dents avec le bec de ma plume.

Le lendemain je revins à la sortie de l'école et le surlendemain et les jours qui suivirent.
Elle s'appelait Fanny. Mais je ne me décidais pas à l'aborder.
Et si je lui faisais peur avec ma bouche sèche, ma sueur sacrée, ma pâleur mortelle, vitale?
Alors, qu'est-ce que je fais? Je me tue? Je l'avale, ma plume?
Je la plante dans le cul somptueux de ma passion néfaste?
Et puis un jeudi, je me suis dit: je lui dis.
Les poumons du printemps exhalaient leur première haleine de peste paradisiaque.
J'ai précipité mon pas, j'ai tendu ma main vers la tête frisée...
Au moment où j'allais l'atteindre, sur ma propre épaule, une pesante main s'est abattue.
Je me retourne, ils étaient deux, ils empestaient le barreau: "Suivez-nous."

Le commissariat.
Vous connaissez les commissariats?
Les flics qui tapent le carton dans de la gauloise, du sandwich...
Une couche de tabac, une couche de passage à tabac.
Le commissaire était bon enfant, il ne roulait pas les mécaniques, il roulait les r:
"Asseyez-vous. Il me semble déjà vous avoir vu quelque part, vous.
Alors comme ça, on suit les petites filles?
- Quitte à passer pour un détraqué, je vais vous expliquer, monsieur, la véritable raison qui m'a fait m'approcher de cette enfant.
Je sors ma plume et j'y vais de mon couplet nocturne et miraculeux.
- Fanny, j'en suis certain, m'aurait cru. Les assassins, les polices, notre séculaire tennis de coups durs, tout ça, c'était fini, envolé!
- Voyons l'objet, me dit le commissaire.
D'entre mes doigts tremblants il saisit la plume sainte et la fait techniquement rouler devant un sourcil bonhomme.
- C'est de l'oie, ça..., me dit-il, je m'y connais, je suis du Périgord.
- Monsieur, ce n'est pas de l'oie, c'est de l'ange, vous dis-je!
- Calmez-vous! Calmez-vous! Mais vous avouerez tout de même qu'une telle affirmation exige d'être appuyée par un minimum d'en quête, à défaut de preuve.
Vous allez patienter un instant. On va s'occuper de vous. Gentiment hein? gentiment."

On s'est occupé de moi, gentiment.
Entre deux électrochocs, je me balade dans le parc de la clinique psychiatrique où l'on m'héberge depuis un mois.
Parmi les divers siphonnés qui s'ébattent ou s'abattent sur les aimables gazons, il est un être qui me fascine.
C'est un vieil homme, très beau, il se tient toujours immobile dans une allée du parc devant un cèdre du Liban.
Parfois, il étend lentement les bras et semble psalmodier un texte secret, sacré.
J'ai fini par m'approcher de lui, par lui adresser la parole.
Aujourd'hui, nous sommes amis. C'est un type surprenant, un savant, un poète.
Vous dire qu'il sait tout, a tout appris, senti, perçu, percé, c'est peu dire.
De sa barbe massive, un peu verte, aux poils épais et tordus le verbe sort, calme et fruité, abreuvant un récit où toutes les mystiques, les métaphysiques, les philosophies s'unissent, se rassemblent pour se ressembler dans le puits étoilé de sa mémoire.

Dans ce puits de jouvence intellectuelle, sot, je descends, seau débordant de l'eau fraîche et limpide de l'intelligence alliée à l'amour, je remonte.
Parfois il me contemple en souriant. Des plis de sa robe de bure, ils sort des noix, de grosses noix qu'il brise d'un seul coup dans sa paume, crac! pour me les offrir.

Un jour où il me parle d'ornithologie comparée entre Olivier Messiaen et Charlie Parker, je ne l'écoute plus.
Un grand silence se fait en moi.
Mais cet homme dont l'ange t'a parlé, cet homme introuvable qui peut croire à ta plume, eh bien, oui, c'est lui, il est là, devant toi!
Sans hésiter, je sors la plume.
Les yeux mordorés lancent une étincelle.
Il examine la plume avec une acuité qui me fait frémir de la tête aux pieds.
"Quel magnifique spécimen de plume d'ange, vous avez là, mon ami.
- Alors vous me croyez? vous le savez!
- Bien sûr, je vous crois. Le tuyau légèrement cannelé, la nacrure des barbes, on ne peut s'y méprendre.
Je puis même ajouter qu'il s'agit d'une penne d'Angélus Maliciosus.
- Mais alors! Puisqu'il est dit qu'un homme me croyant, le monde est sauvé...
- Je vous arrête, ami. Je ne suis pas un homme.
- Vous n'êtes pas un homme?
- Nullement, je suis un noyer.
- Vous êtes noyé?
- Non. Je suis un noyer. L'arbre. Je suis un arbre."

Il y eut un frisson de l'air.
Se détachant de la cime du grand cèdre, un oiseau est venu se poser sur l'épaule du vieillard et je crus reconnaître, miniaturisé, l'ange malicieux qui m'avait visité.
Tous les trois, l'oiseau, le vieil homme et moi, nous avons ri, nous avons ri longtemps, longtemps...
Le fou rire, quoi!

Le Blaireau -

 Dictionnaire du Zoodiac  : Signe de Poil, gouverné par l’ennuyeuse planète Rasoir.  Les natifs du blaireau sont généralement taquins...