mercredi 10 février 2010

CUPIDON et PSYCHE (3)

Les voilà en chemin qui discutent aigrement : l’époux qu’on ne voit pas, ce palais mystérieux, partout tant de richesses… serait-on chez un dieu ? Or, Psyché à son tour, deviendrait immortelle ?  Etrange destinée, celle de cette sœur sacrifiée à Vénus et devenue l’épouse d’un hôte de l’Olympe….
Et la leur en revanche, leur paraît bien morose : l’une passe ses jours avec un vieil avare, l’autre avec un malade dont elle doit soigner les maux peu ragoûtants. Voilà ce que leur père nommait de beaux mariages ! Sans dire à leurs parents qu’elles ont revu leur sœur, elles rentrent chez elles, jalouses à en crever, cherchant une revanche.

Le soir Psyché heureuse, raconte à son amant la visite en détails, ajoutant que bientôt, ses sœurs reviendraient.
-« Ah, ma Psyché, prends garde ! Ne leur fais pas confiance ! Tes sœurs en diront tant que tu voudras me voir, et cela tu le sais, me fera disparaître. »-
-« Oh, non mon cher amour, ne me quittes jamais ! Je resterai prudente et prudente pour deux, car nous allons avoir très bientôt un enfant. »-
Un enfant ! Quel merveille ! Encore adolescent, Cupidon sera père ; et, songe-t-il, rieur, Vénus sera grand-mère ! Voilà une nouvelle qu’il faudra annoncer avec ménagements…Mais Cupidon s ‘en moque, l’instant présent seul compte.
-« Psyché, mon tendre amour, si tu sais résister au venin de tes sœurs, ton enfant sera dieu. Mais si tu les écoute, il restera mortel et toi, tu seras seule pour en faire un adulte. »-
Le ventre de Psyché s’arrondit, le temps passe ; elle ne s’ennuie plus, même, elle oublie ses sœurs. Mais son époux s’absente, espace ses visites ; le temps lui semble long. La folle du logis vient habiter sa tête… elle pense à sa mère ; elle voudrait lui parler de ce premier enfant, lui confier ses angoisses et ses étonnements. Quand reviendront ses sœurs, pourront-elles de leur mère se faire accompagner ?
Or, Cupidon refuse :
-“Psyché je t’en supplie, le malheur est si proche! Au nom de notre enfant, au nom de notre amour, laisse au loin ta famille ! »-
Psyché pleure, argumente : à quoi bon une mère, à quoi servent des sœurs ? Elle voudrait près d’elle des êtres faits de chair, des êtres de son sang. Sait-il au moins, sait-il, son amant invisible, ce qu’est une famille ?
-« Une fois mon amour, rien qu’une seule fois, fais revenir mes sœurs et jamais je le jure je ne demanderai aucune autre faveur. »-
Psyché déploie ses charmes, cajole se fait chatte ; Cupidon attendri cède une fois encore ; il fait venir Zéphyr.

Les deux sœurs de Psyché, avides de mal faire, quittent chaque jour leur île pour celle de leurs parents ; sans plus les saluer, elles vont au rocher. Le jour enfin arrive où Psyché les appelle. Folles d’impatience, sans souci du danger, elles sautent dans le vide. Zéphyr qui les déteste a furieusement envie de les laisser tomber ; mais il craint Cupidon. Il les rattrape au vol, doucement les dépose sur l’herbe des pelouses où Psyché les attend. Elle est un peu déçue de ne pas voir leur mère ; mais elle oublie bientôt, annonce la nouvelle. Un bébé ! C’en est trop ! Les deux sœurs dissimulent l’envie qui leur mord les entrailles ; elles feignent la joie, elles caressent Psyché : elles aimeront l’enfant, elles seront les marraines de ce futur rival de Cupidon lui-même. Psyché est sans malice ; elle croit leurs paroles. Festin, cadeaux, musique, rien n’est trop beau pour elles. Pourtant les deux jalouses la pressent de questions : qui donc est son époux ? de quel pays vient-il ? connaît-elle sa famille ? Psyché a oublié son précédent mensonge : elle décrit un homme beaucoup plus âgé qu’elle, un riche négociant que les affaires du jour ont entraîné loin d’elles. Des regards échangés, une moue narquoise avertissent Psyché qu’il est temps pour ses sœurs de regagner leur monde ; le fidèle Zéphyr accourt à son appel.

Que d’aigres commentaires font au retour les sœurs : Psyché leur a menti . Un époux, deux portraits : elle ne l’a jamais vu ! Mais pourquoi ce mystère ? C’est certain, leur cadette attend l’enfant d’un dieu. Le sort est trop injuste, il faut le corriger. Elles doivent retourner au plus tôt chez Psyché. Leurs îles sont trop loin ; elles vont chez leurs parents qu’elles saluent à peine et de la nuit entière ne peuvent fermer l’œil.
Le jour à peine né, folles d’impatience, elles vont au rocher. Nulle voix ne les appelle. Zéphyr n’avait pas d’ordres, mais il passait par là. Quand on est Vent du sud, on est parfois léger ; il ne les aime pas mais il aime Psyché, croyant lui faire plaisir, il transporte les sœurs.
Au domaine enchanté où l’on n’attend personne, la maîtresse des lieux, une main sur son ventre,  se promène au jardin, dit bonjour à ses fleurs, caresse ses licornes. Elle rêve à son enfant, à son étrange amour… Dans ce lieu solitaire, derrière une charmille deux silhouettes bougent et l’on entend gémir. Quels mortels égarés viennent pleurer ici ? Mais ciel ! ce sont ses sœurs… Pourquoi tant de chagrin ? Elles ne peuvent répondre, les sanglots les étouffent, elles se frottent les yeux et leurs larmes redoublent. Psyché qui les embrasse voudrait les consoler ; une curieuse effluve parvient à ses narines, elle n’y prend pas garde : depuis qu’elle est enceinte, les odeurs la poursuivent. Or, c’étaient des oignons que les deux malfaisantes avaient mis dans leur poches pour pouvoir mieux pleurer.
-« Hélas ! ma sœur, dit l’une, tu ne sais pas encore quel malheur est le tien ! »
Pour une fois au moins, elle dit la vérité.
-« Quel malheur ? Dites-moi… »
La radieuse Psyché ne peut l’imaginer.
-« Ton époux,  pauvre sœur, cet époux que tu caches et dont toi-même ignore et l’image et le nom, cet époux est un fauve, un dragon sans merci. L’oracle avait raison ; tous les gens du pays, l’on vu s’aller baigner le soir dans un étang. Il est couvert d’écailles, il vomit bave et flammes et son masque est hideux. C’est pourquoi tu ne dois, Psyché, jamais le voir ! »
Psyché n’en revient pas ! Elle ne l’a jamais vu, mais ce monstre quand même lui a fait un petit !
-« Mais justement, ma sœur, il veut une descendance et dès qu’il sera né, on t’ôtera l’enfant. Des nourrices prendront soin de ce nouveau-né ; quand à toi, pauvre fille, gavée comme une oie, quand tu seras à point,il te dévorera. Maintenant tu sais tout, c’est à toi de choisir : ou t’enfuir avec nous ou bien donner raison à l’oracle maudit. »
La pauvre jeune femme que ce verbiage affole, ne sait où elle en est. Elle oublie son amour, oublie ses mises en garde qui deviennent menaces. A quel dieu se vouer ? Comment sortir d’ici ?
-« Ecoutes-nous, ma sœur : tu vas tuer ce monstre. Prends d’abord cette dague et cette lampe à huile : il faudra y voir clair. Au milieu de la nuit, tu le poignarderas ; cachées dans les parages, nous t’aiderons à fuir. Et surtout, n’oublies pas d’emporter ta fortune ! Maintenant partons vite, car il ne faudrait pas que ton époux nous voie ! »-
Le bon Zéphyr hélas ! n’écoute pas aux portes. Il ramène au rocher les tristes comploteuses. Sans demander leur reste, elles regagnent leurs îles. Psyché en désarroi, ne sait ce qu’elle doit faire ; envoyées par Fortune, les Furies la harcèlent. Doit-elle craindre un monstre ou regretter l’amour et les nuits de  bonheur du palais enchanté ?
Et puis voici la nuit, Cupidon l’a rejointe . Elle s’est laissée aimer et tout comme un mortel dans un dernier baiser, son amant s’assoupit. Psyché s’arme d’audace et aussi de la dague, prend la lampe et l’allume. Oh ! comme elle redoute ce que va révéler l’ombre qui se dissipe.
Que voit-elle dans le lit ? C’est le dieu de l’Amour ! Cupidon en personne repose à ses côtés ! Ah ! qu’allait-elle faire ? Psyché désespérée, puisqu’elle tient une dague, la retourne contre elle ; mais la dague est magique et tombe de sa main.
Son amant dort toujours et Psyché le contemple : peut-on imaginer plus beau que Cupidon ? Il est à peine un homme, plus encore un enfant ; sa peau est sans défaut, de longs cheveux dorés bouclent sur ses épaules. Des ailes de plumes blanches seules dénoncent le monstre et que ce monstre est beau !
Psyché ne doute plus ; elle voit l’arc et les flèches : c’est le fils de Vénus qui partage sa couche. En touchant le carquois, elle se pique au pouce : c’est une flèche d’or ! Elle qui avait douté est désormais certaine d’aimer plus que sa vie celui qui dort près d’elle. Elle se penche vers lui, élève un peu la lampe. Qu’il est beau ! Sa main tremble et la lampe perfide, lâche une goutte d’huile sur l’épaule du dieu.
L’amant blessé s’éveille : il voit Psyché, la dague… Son âme souffre plus que son corps immortel, car Psyché la perfide, Psyché son seul amour, a voulu le tuer. S’arrachant à ses bras, l’Amour prend son envol. Elle, ne peut y croire, se cramponne à sa jambe et se laisse emporter. Mais le vol est puissant, il va trop haut, trop vite. Alourdie par son ventre, Psyché va s’écraser.
Cupidon l’aime encore, il ne veut pas sa mort ni celle de l’enfant, car Fortune et ses sœurs sont plus coupables qu’elle. Il redescend sur terre et doucement la pose ; mais il faut la punir… Tout en haut d’un cyprès, il se perche et lui dit :
-« Psyché, je savais tout, mais par amour pour toi j’ai voulu ignorer les ordres de ma mère et ce qu’a dit l’oracle. J’ai cru que tu m’aimais, je te faisais confiance… mais tes sœurs ont gagné ! Plus coupables que toi, tu devras les punir.  Ecoutes ce conseil d’un époux malheureux qui te quitte à regret. »
Ayant dit Cupidon s’envole et disparaît.
Du palais enchanté, des bijoux, des parures, des jardins, des licornes, il ne reste plus rien. Elle pleure en suivant des yeux le vol de son amant ; elle est nue, elle est seule, elle ne sait où aller ; elle trouve près d’elle les voiles gris du jour où on l’a sacrifiée ; elle les revêt puis va… elle marche au hasard, elle marche longtemps. Epuisée de chagrin bien plus que de fatigue, son chemin croise un fleuve : la fin de ses tourments est là, au fond de l’eau. Psyché sans hésiter plonge dans le courant. Mais le fleuve est un sage, il sait que Cupidon pourrait lui reprocher d’avoir noyé sa belle ; un remous la renvoie doucement sur la rive.

Pan gardait là ses chèvres et déployait ses charmes pour séduire Echo. La nymphe rougissait aux paroles des chants que jouait sur sa flûte le dieu aux pieds de bouc. Les deux amants rustiques voient la désespérée – les dieux sont cancaniers, ils savent son histoire - . Un peu de lait de chèvre, quelques accords de flûte pour la réconforter,  Pan est un magicien.  Il connaît bien l’amour et sait que Cupidon en punissant Psyché s’est bien puni lui-même ; qu’elle garde l’espoir et renonce à mourir. Mais qu’elle n’oublie pas : elle doit sans tarder se venger de ses sœurs.
Se venger…mais comment ? Psyché n’est pas méchante, ignore la rancune. Elle va pour commencer se rendre en leur royaume . Comme la route est longue, sur terre comme sur mer, pour arriver sur l’île où règne son aînée. Psyché est épuisée, brûlée par le soleil, sa tunique en lambeaux ; on refuse d’abord à cette vagabonde l’entrée de la demeure. Elle insiste, se nomme, on va chercher sa sœur. Au lieu de l’embrasser, elle se moque d’elle :
« Que vient chercher ici, l’épouse de l’Amour ? »
Avec la colère, l’esprit vient à Psyché : elle invente une fable . Cupidon est volage, il l’a répudiée ; caché dans les jardins, il a vu les deux sœur, et c’est elle l’aînée dont il veut désormais faire un jour sa compagne.
Ah ! quel bonheur enfin ! la jeune sœur si belle, la sœur aimée d’un dieu est rejetée pour elle ! Oui, mais elle est mariée ! Que faire de cet époux ? Elle va le trouver et se met à pleurer : ses vieux parents sont morts, il lui faut dans l’instant se rendre aux funérailles.
Le roi voit devant lui un peu de liberté et la laisse partir.
Et voilà notre folle qui court à la montagne. Devant le précipice, se fiant à Zéphyr, elle saute dans le vide… Mais Zéphyr n’est pas là ! Ou plutôt, il se cache, car il ne l’aime pas et narquois la regarde se briser sur les roches, puis tranquille retourne vers Cupidon blessé et lui fait son rapport.
Ignorante du drame, Psyché trouve un navire, va chez son autre sœur, conte la même histoire et l’insensée se rue dans le destin funeste que les dieux lui réservent.
A demain....

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