jeudi 22 octobre 2009

Conte de la pluie et du temps (7)


Un rayon de soleil encore pâle vient traîner sur la table, il caresse la main de Sophie qui pose le profond bol à soupe et va jusqu’à la fenêtre guetter l’éclaircie.
Une femme en noir traverse la cour ; encore une veuve ; elle n’est pas la seule. Les conflits dont se mêle le gouvernement français les ont faites nombreuses et de toutes conditions. Raison de plus pour alerter filles et mères : on ne peut guère s’en remettre aux hommes ; même les meilleurs peuvent disparaître, laissant derrière eux une famille désemparée. D’ailleurs, au fil de ses romans, il est fréquent de rencontrer des femmes seules qui savent parfaitement élever leurs enfants et gérer leur domaine. Si parfois un frère tient lieu de chef de famille, il sert plus à démontrer le genre de lien que Sophie préfère avoir avec les hommes, l’amitié fraternelle qui ne provoque aucune des calamités morales et physiques engendrées par l’amour passion. C’est bien souvent grâce aux femmes qu’après les pluies de malheurs engendrées par les guerres, revient le beau temps de la paix.
Sophie qui n’aime pas la guerre est pourtant certaine d'être autant que n’importe quel homme, capable de résister à l’ennemi, à l’envahisseur. Pourtant, en cas de conflit, les filles, on les met de côté. Elle se souvient d’une autre guerre, il y a longtemps ; l’armée ennemie était aux portes de la ville et son père, le gouverneur, organisait la résistance. Sophie croyait rester comme son frère à ses côtés. Mais elle eut beau supplier, pleurer, et pour compenser la frustration, se bourrer de gimblettes, son petit gâteau préféré,elle fut avec sa mère, ses sœurs et leurs servantes envoyée à l’abri dans une campagne retirée. Elle n’eut pas d’autre choix que de regarder par les vitres de la berline qui l’emportait, le désordre de l’exode. Elle eut alors à affronter un autre genre d’adversaire : la première de ses nombreuses et violentes migraines et aussi des nausées. Trop de gimblettes ? ou punition du ciel en raison de sa gourmandise ? et l’absence de compassion de sa mère lui ordonnant de se tenir, de ne pas s’écouter. Chaque cahot, pourtant, chaque ornière, la faisaient défaillir. Elle frissonnait, claquait des dents, son dos lui faisait mal et aussi son ventre, tous ses ventres. Une douleur l’enserrait de la taille aux genoux ; des vagues de douleurs, sans répit. Trente six heures de voyage, trente six heures de tourments.
Et, quand, enfin les voyageuses purent descendre de voiture, rien ni personne ne les attendait. Sophie prit pour elle les regards offensés de sa mère et la douleur morale vint s’ajouter aux souffrances physiques.
Au bout d’un temps qui lui parut interminable, elle rencontre un lit sur lequel elle peut s’effondrer ; la vue de ses jupons tachés de sang finit alors de l’affoler. Son cœur gonflé se déchira en sanglots pathétiques. Elle avait heureusement une grande sœur ; Nathalie l’aida à se changer, à se protéger ; elle lui dit qu’il ne lui arrivait rien là que de normal. Et si elle parvint à rassurer Sophie, elle ne put l’empêcher de se sentir une misérable pauvre chose dont la condition de femme lui valait d’être écartée par son père de la scène des choses importantes de la vie et du monde.

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