samedi 24 octobre 2009

Conte de la pluie et du temps (fin)


Geneviève, tiraillée, bouleversée, finira par tomber malade ; pour la guérir, Primerose l’emmènera en Italie. Tout comme Sophie, qui y fit en 1853 son premier voyage d’agrément. Elle va y rencontrer un de ses plus chers amis, le journaliste Louis Veuillot, pour l’amitié duquel elle se fera royaliste et ultramontaine, tout comme elle redoublera de ferveur chrétienne pour l’amour de son fils aîné. A son retour, guérie des malaises qui la maintenaient couchée et muette depuis la naissance d’Olga sa dernière fille, il ne lui faudra que trois ans pour entamer sa carrière d’écrivain et sa vie de femme libre .
Geneviève aussi ,aurait pu vivre libre, grâce à sa fortune et à son talent pour le dessin. Mais comment une comtesse de Ségur, mère d’un prélat, amie d’un journaliste ultramontain et éditée par Hachette, aurait-elle pu écrire une chose pareille? La jeune femme regagnera , par amour,la place que son temps lui assigne. Elle y aura juste gagné une particule.
S’il n’est jamais venu à l’idée de Sophie de se vêtir en homme comme Georges Sand, elle n’en montre pas moins une préférence pour les vêtements confortables, les gros souliers et les bottes à triple semelle, avec lesquels cheveux au vent et couverte d’une houppelande, elle aime arpenter la campagne. Les conventions qu’elle voudrait rejeter provoquent de nombreuse contradictions dans ses écrits, contradictions qui construisent aussi son originalité, puisque des auteures de littérature enfantine de son temps elle reste la seule qui se lise encore avec plaisir.
Elle fut réellement féministe ; une des premières ; sans idéologie ni revendications. Elle a fait carrière discrètement, commençant à travailler à l’âge actuel de la préretraite. Elle agit sans théorie ni scandale, sans manier les idées ; elle a besoin et envie de s’exprimer et prend son métier d’écrivain au sérieux. Elle travaille pour un prix modique qu’elle réclame avec acharnement puisque les sommes rapportées par ses livres sont autant qu’elle ne devra pas demander à son mari.
A l’inverse de sa contemporaine George Sand, qu’elle ne fréquentait pas, Sophie ne s’est révoltée ni contre son milieu ni contre sa condition. Ce qui ne signifie pas qu’elle n’en a pas souffert ; sa longue maladie en est la preuve.
Aussi, c’est avec une grande lucidité qu’elle nous dépeint la vie des femmes de son temps, qu’elles soient aristocrates, bourgeoises, domestiques, paysannes ou rejetées par la société. Pourtant, si certains de ses personnages finissent au bagne ou sur l’échafaud, jamais elle ne descend aussi profond dans la pègre que son autre contemporain et ami, Eugène Sue. Témoin de son temps, sans avoir l’esprit scientifique d’un Jules Verne, elle tient compte des mutations sociales, du changement des mentalités. Elle ne montre guère les grandes inventions de son temps, hormis le chemin de fer, l’usine de tréfilerie de Gaspard et quelques autres projets industriels qu’elle perçoit comme des faits sociaux.
En dépit de tout ce qui nous contrarie de nos jours dans son œuvre : séparation des milieux, exhortation à la soumission des pauvres, bonne conscience des riches qu’elle ne cherche pas à contester (Ramoramor le nègre et Pélagie la bonne, ont droit au bonheur, mais autant qu’on peut en avoir dans leur condition.) ; à travers sa vie et ses écrits, on ne peut que constater sa lucidité, sa générosité. On l’aime parce qu’avant tout, elle a été « une femme bien ».

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